Précarité des conditions d’arrivée en France et vulnérabilité sexuelle des migrants originaires d’Afrique subsaharienne

Beaucoup de migrants font face à une situation sociale difficile après leur arrivée en France. Cette vulnérabilité sociale entraîne une vulnérabilité sexuelle inquiétante qui pourrait jouer un rôle important dans la contamination par le VIH.

En France, les personnes originaires d’Afrique subsaharienne sont la deuxième population la plus touchée par l’infection par le VIH après les hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes. L’Afrique étant le continent le plus impacté par l’épidémie dans le monde, on a longtemps pensé que ce sur-risque était principalement lié au fait que les personnes sont contaminées dans leurs pays d’origine. Le risque de contamination en France était par contre mal connu. Des données récentes au Royaume Uni et en France estiment qu’entre un tiers et la moitié des migrants originaires d’Afrique subsaharienne atteints par le VIH sont contaminés dans le pays d’arrivée [1, 2].

Ces infections survenant après la migration posent la question des prises de risque sexuelles en France et leur interrelation avec la situation sociale des migrants. En effet, les conditions de vie après l’arrivée en France sont souvent précaires et pourraient favoriser ces prises de risque.

L’étude ANRS-PARCOURS réalisée auprès de migrants originaires d’Afrique subsaharienne permet d’investiguer cette question grâce à son approche biographique et une investigation détaillée des relations et de la situation sociale depuis l’arrivée en France [3]. Elle révèle que plus de 40% des migrants ont vécu au moins un an sans titre de séjour et 20% sans logement stable. Par ailleurs, depuis leur arrivée en France, la majorité des participants a déjà eu des relations occasionnelles et ces dernières sont plus fréquentes durant les années où ils n’ont pas eu de logement stable. Les femmes en particulier acceptent parfois des relations sexuelles qu’elles ne souhaitaient pas pour accéder à un toit ou à un support matériel (rapports transactionnels). Elles sont également fréquemment victimes de relations sexuelles forcées (publication à venir). L’analyse qui a été réalisée confirme qu’il y a un lien entre l’absence de titre de séjour ou de logement stable et les rapports occasionnels ou transactionnels. Et, plus inquiétant encore, l’étude révèle que ces prises de risque sont plus fréquentes parmi les participants vivant avec le VIH, laissant penser qu’elles peuvent jouer un rôle direct dans la contamination par le VIH après l’arrivée en France. En effet, les rapports sexuels occasionnels sont rapportés par 77% des hommes infectés par le VIH en France contre 54% de ceux qui en sont indemnes (Figure 1). Ces fréquences sont respectivement de 52% et 31% chez les femmes (Figure 2). Les rapports transactionnels sont rapportés par 9% des femmes infectées par le VIH en France contre 2% des participantes du groupe de référence.

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Figure 1 : Situations sexuelles à risque (hors rapports forcés) parmi les hommes originaires d’Afrique subsaharienne – Etude ANRS-PARCOURS

Figure 2 : Situations sexuelles à risque (hors rapports forcés) parmi les femmes originaires d’Afrique subsaharienne – Etude ANRS-PARCOURS

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Figure 2 : Situations sexuelles à risque (hors rapports forcés) parmi les femmes originaires d’Afrique subsaharienne – Etude ANRS-PARCOURS

Au delà des chiffres, il est difficile de ne pas faire un parallèle avec le travail de terrain auprès des migrants primo-arrivants que nous sommes amenés à accompagner au sein du Service d’accès aux soins et aux droits du Réseau Ville Hôpital 77 Sud. Bien que nous ayons des outils pour permettre à cette population d’accéder aux soins grâce aux soignants et aux travailleurs sociaux bénévoles du Réseau et au partenariat avec l’hôpital de Melun, nous sommes souvent impuissants face à la précarité sociale. Nous rencontrons de plus en plus de migrantes et de migrants primo-arrivants isolés socialement pour lesquels aucune solution de logement ni de régularisation du séjour ne semble possible. Les acteurs du secteur médico-social sont malheureusement trop souvent conscients de la réalité de ces rapports transactionnels subis par les personnes migrantes qui préfèrent cela à la rue. Ils n’en restent pourtant pas moins impuissants faute de solutions, le système d’hébergement d’urgence étant saturé et souvent inaccessible aux personnes en situation irrégulière. Il n’existe qu’un seul lieu dédié aux violences sur notre territoire mais qui est réservé aux femmes victimes de violence conjugale et non aux femmes migrantes subissant des rapports sexuels non désirés.

Les résultats de l’enquête ANRS-PARCOURS devraient être l’occasion d’une prise de conscience de cette situation inquiétante en vue de réfléchir aux ressources mobilisables ou à inventer pour protéger les migrant(e)s dans ces périodes de grande vulnérabilité, ainsi qu’aux outils de prévention combinée des violences, des infections sexuellement transmissibles et des grossesses non désirées à mettre en œuvre dans ce contexte dégradé. Pour répondre à l’urgence sociale, ce qui semble le plus pressant est d’ouvrir des places d’hébergement d’urgence, d’inventer des lieux spécialisés où mettre à l’abri celles et ceux qui sont menacés ou ont déjà subi des violences sexuelles et de simplifier les parcours administratifs. Pour ceux que nous ne pourrons pas mettre à l’abri, il faut imaginer et financer de manière pérenne de nouvelles approches de prévention combinée. Elles devront associer le dépistage précoce par tous les moyens disponibles (médecine et laboratoires de ville, CeGIDDs, TROD communautaires), la sensibilisation sur les risques et le droit de disposer de son corps, l’information sur les outils de réduction de risques, l’accès précoce et gratuit à un moyen de contraception, aux préservatifs, à la pilule du lendemain et au traitement post exposition. Au delà de la vulnérabilité sexuelle des femmes migrantes, les résultats de l’enquête Parcours chez les hommes originaires d’Afrique subsaharienne posent aussi la question du multipartenariat et du recours à la prostitution comme vecteurs potentiels de contamination et des réponses à y apporter en terme de prévention combinée. La place de la prophylaxie pré-exposition dans ce contexte reste à évaluer et pose la question de son accessibilité et acceptabilité.

 

  1. Rice BD, Elford J, Yin Z, Delpech VC. A new method to assign country of HIV infection among heterosexuals born abroad and diagnosed with HIV. AIDS 2012,26:1961-1966.
  2. Desgrees-du-Lou A, Pannetier J, Ravalihasy A, Gosselin A, Supervie V, Panjo H, et al. Sub-Saharan African migrants living with HIV acquired after migration, France, ANRS PARCOURS study, 2012 to 2013. Euro Surveill 2015,20.
  3. Desgrees-du-Lou A, Pannetier J, Ravalihasy A, Le Guen M, Gosselin A, Panjo H, et al. Is hardship during migration a determinant of HIV infection? Results from the ANRS PARCOURS study of sub-Saharan African migrants in France. AIDS 2016,30:645-656.

Auteur : Nicolas Vignier

Médecin infectiologue et doctorant au sein de l'Equipe de recherche en épidémiologie sociale. Mes recherches portent sur l'accès aux soins des migrants vivant avec le VIH ou une hépatite B chronique.