Principaux enjeux méthodologiques pour enquêter auprès des populations sans domicile

Les populations sans domicile sont hétérogènes, mouvantes et sensibles aux changements de situation (géopolitique, socioéconomique, ou locale). L’absence de base de sondage, les nombreux acteurs impliqués, la mobilité dans le temps et dans l’espace sont autant de facteurs à prendre en compte pour mener une étude épidémiologique au sein de cette population.

En France, des études statistiques sur les personnes sans domicile ont eu lieu à partir des années 1990 sous l’égide du Cnis (Conseil National de l’Information Statistique). La définition des personnes sans-domicile toujours actuellement utilisée dans les statistiques publiées par l’Ined (Institut National d’Etudes Démographique) et par l’Insee (L’Institut national de la statistique et des études économiques) est définie comme le fait de passer la nuit dans un lieu non prévu pour l’habitation (cave, grenier, cabane, voiture, bureau, métro, gare, couloir d’un centre commercial) ou dans un service d’hébergement gratuit ou à faible participation (par des organismes pouvant fournir des places dans des structures collectives, des chambres d’hôtel ou des appartements proposés pour une nuit, quelques jours, voire plusieurs semaines ou mois).

Cette définition permet d’intégrer la situation des personnes sans-domicile dans la nomenclature générale des positions vis-à-vis du logement. Or, il existe de nombreux types de structures d’hébergement comme des centres d’hébergement d’urgence (CHU), des centres d’hébergement de stabilisation (CHS), des centres d’hébergement et de réinsertion sociale (CHRS), des centres d’accueil pour demandeurs d’asile (Cada), des centres spécialisés (pour les personnes victimes de violence ou sortants de prison), des centres maternels ou encore des hôtels sociaux (payés par des associations). Autant de centres qui hébergent des personnes aux caractéristiques différentes.

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Evolution des profils des nouveaux usagers hébergés par le 115 de Paris (2011-2009). Source : 115 de Paris 

La population est très hétérogène et se constitue de profils très différents : des hommes seuls sans emploi, des jeunes diplômés en activité professionnelle, des familles, des couples, des femmes avec de jeunes enfants, des personnes âgées ou encore des migrants.

La prise en charge de l’hébergement est bien différente selon les profils des personnes. Outre son hétérogénéité, la population présente une caractéristique propre par sa mouvance, elle évolue en nombre et en profils selon diverses situations auxquelles elle est très sensible. Ainsi, la situation géopolitique influence les migrations, dont le pays d’origine et la nationalité varient selon la situation internationale. La situation économique est aussi un facteur de fluctuation, en situation de crise économique les travailleurs pauvres peuvent devenir des personnes sans domicile. Par ailleurs, les décisions préfectorales et les arrêtés d’évacuation sont aussi être un facteur certain de fluctuation. Enfin, le profil et le nombre des personnes est différents selon la saison : les disponibilités du parc d’hébergement étant maximales en période hivernale. Enfin, la population peut aussi évoluer en nombre et en profils selon le niveau de vulnérabilité social ou médical (désinstitutionnalisation des personnes souffrant de maladies psychiatriques par ex).

Les personnes sans domicile forment ainsi une population hétérogène, mobile et donc difficilement quantifiable, mais elles ne forment pas un groupe social distinct du reste de la population. Selon l’événement de santé que l’on veut mesurer, un des enjeux majeurs des études épidémiologiques sur cette population est donc de bien cibler le lieu et le temps des enquêtes pour bien atteindre la population cible.

Références :

Etat de santé et conditions de vie des populations sans domicile (INVS, BEH 36-37)

Les personnes sans domicile : comment les définir, les dénombrer, les décrire ? (Conférence de consensus, Paris Novembre 2007)

livre : Hard to Survey Populations. Edited by Roger Tourangeau, Brad Edwards, Timothy P. Johnson, Kirk M.Wolter and Nancy Bates

Auteur : Stéphanie Vandentorren

Docteur en médecine et Docteur en sciences de l'Université Bordeaux 2, Stéphanie Vandentorren est responsable de la cellule de l’Institut de Veille Sanitaire en région Ile-de-France / Champagne-Ardenne depuis 2013. Elle a intégré l’Institut de Veille Sanitaire au Département santé environnement en 2003 où elle a mené différentes études épidémiologiques en contexte de crise sanitaire (canicule, amiante) puis a été coordonnatrice de programmes de surveillance, participant notamment au programme national de biosurveillance. Elle a coordonné le volet santé puis santé environnementale, et a animé les groupes de recherches et participé à la mise en place de la cohorte Elfe de 2006 à 2009 (Unité mixte Inserm-Ined-EFS). Récemment, elle a été responsable de deux études épidémiologiques qui sont chacune des premières en France : l'une (l'étude ENFAMS) sur la santé des enfants et des familles sans logement en Ile de France, conduite au sein l’Observatoire du Samu social de Paris ; l'autre (l'étude IMPACTS) sur la prise en charge et les conséquences en santé mentale des victimes et des intervenants des attentats de Paris de janvier 2015.