Le travail est-il bon pour notre santé ?

La souffrance psychique en lien avec le travail est un problème de plus en plus fréquent dans notre société. En médecine générale, clé dans le traitement des troubles mentaux fréquents, peu d’études sur cette thématique ont été menées en Europe, et aucune en France.

souffrance-travailMême si globalement les travailleurs ont un meilleur état de santé que les personnes qui ne sont pas en activité [1],  le travail peut avoir un impact sur la santé. Au cours des dernières décennies, le monde du travail a connu de fortes mutations (nouvelles technologies, nouveaux modes de gestions…) qui se sont accompagnées d’une intensification du travail et des contraintes psychosociales [2, 3] entrainant des effets néfastes sur santé.  Les maladies liées au travail ont été définies par l’OMS comme étant « des maladies multifactorielles qui peuvent fréquemment être liées au travail mais qui surviennent également en population générale. Elles peuvent être partiellement causées par des conditions de travail défavorables, aggravées, accélérées ou exacerbées par les expositions sur le lieu de travail ou elles peuvent compromettre les capacités de travail » [4]. Les troubles musculo-squelettiques représentent la moitié des maladies liées au travail et les troubles psychiques quasiment un tiers [5].

La souffrance psychique liée au travail a impact économique pour la société. En 2007, l’Institut national de recherche et de sécurité pour la prévention des accidents du travail et des maladies professionnelles (INRS) a montré que le coût indirect du stress pouvait être estimé entre 1,9 et 3 milliards d’euros par an en France, lié à l’absentéisme, au turn-over, aux accidents du travail et aux maladies professionnelles (maladies cardiovasculaires, dépression et certains troubles musculo-squelettiques) [6]. Au niveau européen, le coût des troubles dépressifs liés au travail a été estimé à 617 milliards par an en 2013 [7].

L’étude Héraclès

Dans ce contexte, le réseau Sentinelles (réseau de médecins généralistes libéraux) a mis en place en 2014 une étude transversale dans la région Nord-Pas-de-Calais mesurant la prévalence des cas de souffrance psychique liés au travail venant consulter leur médecin généraliste. Les facteurs associés à cette souffrance psychique ainsi que la prise en charge de ces troubles par les médecins généralistes ont pu être étudiés.

Les premiers résultats montrent que plus des 25% des personnes majeures en activité  consultant leur médecin généraliste souffrent d’un problème psychique lié à leur travail.  La prévalence était plus importante chez les sujets les plus âgés et chez les femmes. Les troubles les plus fréquents étaient l’anxiété généralisée (18,2%), les épisodes dépressifs majeurs (13,9%), le risque suicidaire (8,8%) et la dépendance alcoolique (5,5%).

Les facteurs qui étaient associés à cette souffrance psychique étaient essentiellement liés au travail de l’individu : l’intensité et le temps de travail, les exigences émotionnelles (peur pendant le travail, exposition à des agressions, cacher ses émotions…), l’autonomie dans le travail, les rapports sociaux au travail et l’insécurité de la situation de travail.

La prise en charge de ces problèmes en médecine générale reste encore peu documentée ce qui peut rendre le traitement de ces personnes difficile pour le médecin généraliste. Dans l’étude, 88% des sujets avec une souffrance psychique liée au travail identifiée par le médecin ont eu un entretien de type psychologique avec le médecin et 82% un traitement médicamenteux (anxiolytique, antidépresseurs ou somnifère). Un arrêt de travail d’une durée médiane de 3 semaines a été rédigé pour 60% des patients. L’orientation de ces patients vers d’autres professionnels était peu fréquente : 26% vers un médecin du travail, 20% vers un psychologue ou un psychiatre et 3% vers les urgences psychiatriques.

Cette étude permettra  de documenter ce sujet peu exploré en France, d’améliorer le repérage de situation à risque de souffrance psychique liée au travail et d’adapter la prise en charge de ces personnes. Elle pourrait également encourager à resserrer les liens entre les médecins généralistes, les professionnels de la psychiatrie/psychologie, voire, aussi, les médecins du travail.

Sources

  1. Li CY, Sung FC. A review of the healthy worker effect in occupational epidemiology. Occup Med (Lond). 1999 May;49(4):225-9.
  2. Stansfeld S, Candy B. Psychosocial work environment and mental health–a meta-analytic review. Scandinavian Journal of Work, Environment & Health. 2006 Dec;32(6):443-62.
  3. Vézina M, Bourbonnais, R., Brisson, C., Trudel, L. La mise en visibilité des problèmes de santé liés à l’organisation du travail. In (EDS) Brun, J-P et Fournier P-S; La santé et la sécurité du travail : problématiques en émergence et stratégies d’intervention Collection santé et sécurité du travail : PUL. 2008:p. 11-26. .
  4. WHO. Identification and control of work-related diseases. Report of a WHO Expert Committee. Geneva:: WHO, 1985.
  5. Hussey L, Turner S, Thorley K, McNamee R, Agius R. Work-related ill health in general practice, as reported to a UK-wide surveillance scheme. Br J Gen Pract. 2008 Sep;58(554):637-40.
  6. Trontin C, Lassagne M, Boini S, Rinal S. Le coût du stress professionnel en France en 2007 Paris: Institut National de Recherche et de Sécurité; 2007. Available from: http://amsndev.circum.net/iso_album/coutstressprofessionnel2007.pdf
  7. Executive Agency for Health and Consumers. Matrix: Economic analysis of workplace mental health promotion and mental disorder  prevention programmes and of their  potential contribution to EU health, social  and economic policy objectives 2013. Available from: http://ec.europa.eu/health/mental_health/docs/matrix_economic_analysis_mh_promotion_en.pdf

 

 

Auteur : mriviere

Doctorant au sein de l'équipe de recherche en épidémiologie sociale et épidémiologiste au réseau Sentinelles, mes recherches portent sur la santé mentale en lien avec le travail.