Automédication : qui sont les personnes qui la pratiquent ?

L’automédication, c’est-à-dire le fait de prendre des médicaments sans prescription, est-elle fréquente ? Quelles sont les caractéristiques socio-démographiques, mais aussi les comportements et les croyances des personnes qui ont recours à l’automédication ? En France, alors que l’usage de médicaments est très élevé au sein de la population – avec ou sans prescription – on connaît mal les caractéristiques des personnes qui pratiquent l’automédication. Or, une meilleure compréhension des facteurs associés à l’automédication est essentielle pour en évaluer l’impact sur la santé de la population.

Après avoir discuté différentes définitions de l’automédication dans un article précédent [1], nous allons maintenant caractériser la population ayant recours à l’automédication. Nous avons réalisé une étude à partir des données de 2005 de la cohorte SIRS (Santé Inégalités et Rupture Sociale), une enquête par questionnaire menée en agglomération parisienne sur un échantillon représentatif d’un peu plus de 3000 personnes majeures [2].

Il faut tout d’abord bien nous entendre sur la définition retenue par cette étude pour l’automédication ; il a été demandé aux enquêtés de répondre par oui ou par non à la question suivante : « Au cours des 4 dernières semaines, avez-vous au moins une fois consommé un médicament sans l’avis d’frequence-automedicationun médecin ? ». La définition retenue pour l’automédication autorise donc l’achat sans ordonnance médicale, le partage et la réutilisation de médicaments. La signification exacte du mot médicament (et en particulier l’inclusion
ou non des remèdes traditionnels) est par ailleurs laissée à la libre appréciation des enquêtés.

Sur la base de cette définition, un recours à l’automédication a été observé pour plus de la moitié de la population étudiée (Figure 1). L’automédication est donc une pratique très fréquente en agglomération parisienne.

Les caractéristiques de la population associées à l’automédication ont été étudiées à l’aide d’une méthode statistique appelée modélisation par équations structurelles, qui permet de mettre en lumière les facteurs liés à cette pratique (Figure 2).

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Les nombreuses caractéristiques associées à l’automédication montrent bien qu’il s’agit une pratique complexe et multifactorielle. Remarquons dans un premier temps que l’automédication est plus fréquente chez les femmes et chez les jeunes.

Les résultats montrent également qu’un statut socio-économique élevé est associé à un recours plus fréquent à l’automédication. En effet, l’automédication apparaît plus fréquente chez les actifs occupés, chez les étudiants, chez les personnes qui ont fait de longues études et chez celles qui ont des revenus élevés. Ceci peut être expliqué par le fait que ces personnes ont un meilleur niveau d’information dans le domaine de la santé. Autant la possession de connaissances dans le domaine de la santé apporte des informations nécessaires à la reconnaissance de ses propres symptômes et au choix de médicaments pour les soulager, autant le geste d’automédication s’accompagne fréquemment de recherches d’informations, ne serait-ce qu’en interrogeant le pharmacien ou en lisant la notice. Ce résultat, en ce qu’il laisse penser que les individus sont conscients des risques liés à l’automédication, pourrait constituer un argument pour une plus grande autonomie des individus dans la pratique de l’automédication. Il est cependant à nuancer par l’absence de prise en compte de la qualité des sources d’informations.

Néanmoins, les résultats de cette étude montrent également que l’automédication est plus fréquente en cas de renoncement aux soins pour raisons économiques au cours de l’année passée. Ces résultats suggèrent qu’alors que l’automédication apparaît moins abordable en cas de faibles revenus, elle peut également se comprendre en tant que pratique de substitution à des soins courants plus coûteux (visite chez le dentiste, dépassements d’honoraires, reste à charge des examens complémentaires, etc.). Pour aller plus loin sur ce point, des études qui distinguent les achats de médicaments de la réutilisation de médicaments conservés à domicile sont nécessaires.

La comparaison des caractéristiques associées à l’automédication en fonction des revenus (résultats non montrés) a montré que la mobilité quotidienne n’influençait l’automédication que chez les personnes les plus pauvres, à savoir que pour ces individus l’automédication était plus fréquente en cas de mobilité quotidienne élevée. Etant donnée la libre fixation des prix des médicaments disponibles pour l’automédication par les officines, on observe des écarts de prix d’une officine à l’autre, parfois importants. On peut penser qu’une mobilité quotidienne élevée favorise l’accès géographique aux officines les moins chères. En d’autres termes, en cas de mobilité quotidienne élevée on serait plus susceptible de connaître et de se rendre dans une officine avec des prix jugés accessibles. La spécificité du lien observé chez les plus pauvres pourrait alors s’expliquer par le fait que plus le revenu augmente, moins les individus sont sensibles aux variations des prix entre les officines, et donc moins la perspective d’un plus long déplacement pour avoir des médicaments moins chers est séduisante.

En conclusion, la majorité de la population a recours à un moment ou à un autre à l’automédication. Cette pratique, plus fréquente chez les femmes et les jeunes, s’accompagne d’une recherche active d’informations dans le domaine de la santé. Les personnes les plus défavorisées ont un moins bon accès à l’automédication. Par ailleurs, l’automédication chez ces dernières peut nécessiter de longs trajets et vient plus souvent prendre la forme d’un substitut à des soins courants qu’ils sont dans l’incapacité de payer. Ceci souligne la nécessité d’avoir des mesures plus précises de l’automédication dans les études à venir. Ces inégalités sociales de santé risquent de se creuser dans un contexte de développement de l’automédication, favorisée par les contraintes budgétaires imposées à la Sécurité Sociale. Ce dernier point sera développé dans un article consacré aux enjeux liés à l’automédication.

1 A. Vanhaesebrouck. Automédication : de quoi parle-t-on ?

2 P. Chauvin, I. Parizot. Les inégalités sociales et territoriales de santé dans l’agglomération parisienne. Une analyse de la cohorte Sirs (2005). Les cahiers de l’ONZUS. Délégation interministérielle à la Ville, pp.105, 2009.<inserm-00415971>

 

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