L’espace vide que comble 120 Battements par Minute

La projection au Festival de Cannes du film de Robin Campillo, auréolé du Grand Prix, fut une rare expérience collective de salle. En ce jour de Marche des Fiertés (anciennement « Gay Pride » dont le nom fut abandonné car étant moins inclusif), celle-ci donne l’occasion de se pencher sur l’épidémie du SIDA dans la population gay française des années 1990.

Des larmes à n’en plus finir et un étrange sentiment de victoire. Les 2h20 du film de Robin Campillo me laissent sur ce mélange brûlant, comme tant d’autres dans les rangées suivantes — ce qui l’exacerbe à outrance dans une salle comme le Palais des Festivals contenant environ 2000 personnes. Plus tard je réaliserai la force de celui-ci : aussi imparfait soit-il, nous fûmes tous (mes amis LGBT, quelques autres, moi) fauchés par l’émotion au point d’en perdre un certain recul critique, pourtant nécessaire. Ce manifeste n’est pas innocent : 120 Battements par Minute narre l’action d’Act Up-Paris au début des années 1990 et l’agonie d’un de ses membres. Les coups d’éclat, les mots d’ordre, la lutte active contre les labos, les corps décharnés : si l’impact du film semble être si important pour la communauté homo, c’est qu’il comble subitement un espace laissé vide depuis plus de 20 ans. Mais à quoi ressemble cet espace ?

Mauvais Sang (Leos Carax) est probablement l’un des premiers films à évoquer ouvertement le SIDA, le métaphorisant comme « la maladie qu’attrapent ceux qui font l’amour sans s’aimer ». Cette phrase contient les germes d’une pensée majoritaire, épidémiologiquement fausse mais qui marquera longtemps les esprits : le « cancer gay » touche les homosexuels (donc des marginaux) supposément « bêtes affamées » aux pratiques déviantes. Ceux-ci, au mieux ignorés avant, se voient dès lors perçus comme des damnés prêts à mourir, in fine : des sous-hommes. De ce point de vue-là, les propos d’un personnage du film de Campillo sont édifiants : « Homosexuel, je n’avais jamais vu de couple gay dans un magazine et la première fois que ça arrive, c’est pour apprendre qu’on va crever. »

Retour 30 ans auparavant. La situation épidémiologique, dans les années 1990, est désastreuse : alors que l’AZT, premier médicament contre le VIH, n’est qu’un sursis avant une mort certaine précédée d’effets secondaires désastreux, les laboratoires pharmaceutiques (dont Roche) refusent de fournir leurs résultats concernant des premiers traitements anti-protéases, traitements qui deviendront pourtant la clef de voûte de la future trithérapie. De surcroît, sur 30 000 victimes entre 1983 et 1995, presque 50% sont des HSH (« hommes ayant des rapports sexuels avec des hommes ») et 25% sont des utilisateurs de drogue par voie intraveineuse.

Ces chiffres montrent la propagation exponentielle de l’épidémie dans une certaine population et l’inertie des pouvoirs publics face à elle. Le rôle d’Act Up à cette époque, qui avait compris que l’action politique n’aurait pas lieu sans activisme, est salutaire : « Nous vivons le SIDA (…) comme une guerre invisible aux yeux des autres ! » crie l’un des protagonistes du film. Mais ils démontrent aussi que si l’épidémiologie sociale sert cette guerre, c’est parce qu’elle s’intéresse à des données socio-économiques qui n’ont jamais eu autant d’importance que pour le SIDA, impliquant de ne pas abandonner le combat sémantique pour éviter de nommer des gens ou des gestes. L’information et la prévention ciblées dérangent encore aujourd’hui [1] alors qu’il se s’agit pas tant de montrer du doigt les malades que de s’adresser à eux, les accompagner dans leurs démarches de prévention – et, pour les malades, dans leurs démarches de soins – en les aidant à mobiliser des ressources sanitaires, psychologiques et sociales.

Ainsi cet espace vide, c’est d’abord le refus de nos institutions pendant tant d’années à désigner et à cibler les malades à cause d’une épidémie qui touche aux pratiques les plus intimes ; c’est aussi l’invisibilisation d’une partie de nos concitoyens comme l’a pu montrer Didier Fassin [2] – hier les gays, aujourd’hui les immigrés – et l’incapacité à un moment précis de concilier les sciences sociales et la sécurité sanitaire quand il s’agissait, justement, de s’adresser à des individus ou des population vulnérables. À cet égard, le cri que pousse 120 Battements par Minute sur la souffrance prise de plein fouet par des homos mis au ban de la société, réduits à des sous-hommes ; sur ces gens sans d’autres armes que leurs slogans ; sur l’action collective enragée, mise en œuvre pour se souvenir que d’autres ont lutté afin que les homos ne soient pas que des séropositifs : à cet égard, parce que des frères ou des amants sont morts avant nous et que nous aurions pu les oublier, il convient de remercier Robin Campillo d’avoir su combler ce vide.

[1] http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/11/22/affiches-de-prevention-du-sida-le-gouvernement-saisit-la-justice-a-la-suite-de-la-censure-de-maires_5035948_823448.html

[2] « Toute épidémie met à l’épreuve le rapport de (…) “L’Autre dangereux“ » dans L’altérité de l’épidémie. Les politiques du sida à l’épreuve de l’immigration (2001, Revue européenne des migrations internationales)