L’arrêt du tabac chez les adultes en France: de fortes inégalités sociales. Résultats de l’étude représentative « DePICT »

En ce « Moi(s) sans Tabac » lancé depuis 2016 par Santé Publique France, il est utile de faire un point sur le tabagisme et plus particulièrement sur les inégalités sociales face à l’arrêt du tabac chez les adultes en France.

tabac

Chaque année, environ un tiers des fumeurs et fumeuses essaient d’arrêter de fumer,[1] sans succès pour une bonne partie d’entre eux-elles. Ainsi, le niveau de tabagisme en France est stable depuis l’année 2000,[2] et parmi les plus élevés dans les pays occidentaux.

L’arrêt de tabac est un processus qui pourrait se conceptualiser en 2 étapes : 1) tentative d’arrêt et 2) réussite ou maintien de l’abstinence.

L’étude des facteurs facilitant ou empêchant chacune de ces étapes est importante pour optimiser les campagnes anti-tabac, qui doivent cibler la motivation à l’arrêt mais aussi la prévention de la rechute. Nous avons ainsi examiné les facteurs qui distinguent chacune des étapes du processus de l’arrêt de tabac grâce aux données de l’enquête téléphonique nationale Française ‘DEPICT’ (Description des Perceptions, Images, et Comportements liés au Tabagisme) qui a recruté entre août et novembre 2016, 2,110 fumeur-se-s et ex-fumeur-se-s âgé-e-s de 18 à 64 ans.

Les participant-e-s ont été classés en 3 groupes: a) les fumeur-se-s qui n’ont jamais tenté d’arrêter de fumer, b) les fumeur-se-s qui ont tenté d’arrêter de fumer au moins une fois, et c) les ex-fumeur-se-s qui ont arrêté de fumer depuis au moins 3 mois.

Nos analyses statistiques ont montré que les fumeur-se-s qui ont tenté d’arrêter mais n’ont pas réussi leur sevrage et les ex-fumeur-se-s ont certaines caractéristiques communes en regards aux fumeur-se-s n’ayant jamais tenté d’arrêter de fumer. En effet, ces personnes sont particulièrement susceptibles de consommer du cannabis, d’avoir plus de 24 ans, de ne pas être sur le marché du travail, et d’être une femme.

De plus, par rapport aux fumeur-se-s, les ex-fumeur-se-s sont moins nombreux-ses à utiliser la cigarette électronique, à vivre avec un-e fumeur-se, ont davantage peur des conséquences du tabagisme, sont davantage en bonne santé, et sont plus nombreux-ses à avoir un diplôme universitaire.

Comment aider les fumeur-se-s qui tentent d’arrêter de fumer à y parvenir ?

Nos résultats montrent que l’utilisation du cannabis est un obstacle à l’arrêt du tabac et doit être mieux prise en considération, voire systématiquement renseignée par les acteurs de santé dans l’accompagnement de sevrage tabagique.[3]

Les résultats soulignent aussi le gradient social vis-à-vis de l’arrêt du tabac : les personnes ayant un faible niveau socio-économique ont une moindre probabilité d’arrêter de fumer par rapport aux personnes qui ont une situation plus favorisée. Ce phénomène peut expliquer en partie les disparités dans les taux de tabagisme entre différents groupes socio-économiques.[4]  En effet, en 2016 en France, la prévalence du tabagisme quotidien était ainsi presque 2 fois plus importante parmi les personnes sans diplôme par rapport à celles qui avaient un diplôme supérieur au Baccalauréat. [2]

Par ailleurs, dans notre étude, les femmes avaient plus souvent tenté d’arrêter de fumer par rapport hommes. En effet, les femmes sont plus souvent incitées à arrêter de fumer au moment d’une grossesse ou même lors de la période de préconception – même si souvent cet arrêt du tabac n’est pas durable surtout si leur conjoint fume également.[5]

Pour conclure, les interventions de promotion de l’arrêt du tabac doivent prendre en considération les facteurs liés au désir d’arrêt mais aussi au sevrage réussi et cibler de façon prioritaire les personnes les moins favorisées.[6] La question de l’impact d’interventions universelles (comme l’introduction des paquets de tabac neutres ou de l’augmentation des prix) sur les taux d’arrêt du tabagisme et les inégalités sociales dans ce domaine reste ouverte. Nous avons prévu de traiter prochainement de cette question à partir des données de la seconde vague de l’étude DePICT, actuellement en cours de recueil.

Références

[1]       Fidler JA, West R. Self-perceived smoking motives and their correlates in a general population sample. Nicotine Tob Res 2009;11:1182–8. doi:10.1093/ntr/ntp120.

[2]       Pasquereau A, Gautier A, Andler R, Guignard R, Richard J-B, Nguyen-Tha V. Tabac et e-cigarette en France : niveaux d’usage d’après les premiers résultats. BEH 2017.

[3]       Khati I, Menvielle G, Chollet A, Younès N, Metadieu B, Melchior M. What distinguishes successful from unsuccessful tobacco smoking cessation? Data from a study of young adults (TEMPO). Prev Med Rep 2015;2:679–85. doi:10.1016/j.pmedr.2015.08.006.

[4]       Peretti-Watel P, Fressard L, Bocquier A, Verger P. Perceptions of cancer risk factors and socioeconomic status. A French study. Prev Med Rep 2016;3:171–6. doi:10.1016/j.pmedr.2016.01.008.

[5]       El-Khoury F, Sutter-Dallay A-L, Van Der Waerden J, Surkan P, Martins S, Keyes K, et al. Factors predicting smoking trajectories during the perinatal period: the nationally representative French ELFE birth cohort study. Eur Addict Res 2017.

[6]       Bryant J, Bonevski B, Paul C, McElduff P, Attia J. A systematic review and meta-analysis of the effectiveness of behavioural smoking cessation interventions in selected disadvantaged groups. Addiction 2011;106:1568–85. doi:10.1111/j.1360-0443.2011.03467.x.

Auteur : Fabienne El-Khoury Lesueur

Chercheuse postdoctorale dans l'équipe de recherche en épidémiologie sociale (ERES), ipleps, Inserm @Fabie10