Grandir sans chez-soi : un impact important sur le développement, la santé physique et mentale de l’enfant

Pour les enfants, grandir sans chez soi peut avoir de sérieuses répercussions sur le développement physique, émotionnel, cognitif, ou social et se poursuivre jusqu’à l’âge adulte. Nous discutons ici les résultats d’une enquête sur la santé des enfants sans logement menée en Île-de-France en 2013.

L’intensité et la durée des conditions de vie précaires des personnes sans-domicile posent particulièrement question chez les enfants du fait de répercussions sur le plan sanitaire encore plus importantes que chez les adultes [1]. Les études anglo-saxonnes signalent en particulier une morbidité élevée chez ces enfants. Les retards de développement ont été constatés chez la plupart des enfants sans-logement, avec des prévalences plus fortes qu’en population générale [2].

Certains groupes d’enfants paraissent particulièrement vulnérables, tels que les enfants ayant été exposés à des violences intrafamiliales, ou ayant vécu dans un isolement relationnel ou encore ayant une mère souffrant d’un trouble mental ou d’addictions.

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Ces constats sont d’autant plus inquiétants que le nombre de familles sans-domicile a fortement augmenté ces 10 dernières années dans les grandes métropoles européennes, y compris en France et notamment en Île-de-France [3]. Malgré la part croissante de cette population, les caractéristiques de ces familles sans-domicile demeurent peu connues en France, où cette population est souvent exclue des enquêtes épidémiologiques menées en population générale et peu représentée dans les rares enquêtes menées auprès des personnes sans domicile, qui concernent plutôt les adultes seuls.

L’Observatoire du Samusocial de Paris a mené de janvier à mai 2013 l’étude ENFAMS (ENfants et FAMilles Sans logement) dont l’un des objectifs était de décrire les caractéristiques et les conditions de vie et de santé des familles sans logement hébergées en hôtel social, en centre d’hébergement d’urgence (CHU), de réinsertion sociale (CHRS) ou pour demandeurs d’asile (Cada) [4]. Nous présentons ici quelques résultats de cette étude.

Un retard de développement très fréquent 

Le développement des enfants et leurs comportements adaptatifs ont ainsi été évalués dans l’étude ENFAMS chez les moins de 6 ans. Cette étude a révélé une forte prévalence de retards de développement chez ces enfants (80,9%), à l’instar des études Nord-américaines [5]. Même dans cette population au dénuement extrême, des sous-groupes plus vulnérables ont pu être mis en évidence. En effet, la présence d’un retard de développement était plus importante chez les enfants dont les parents avaient un niveau d’étude faible, chez les enfants plus âgés*[1], chez les enfants nés dans un autre pays que la France, chez ceux qui avaient un faible poids à la naissance, et chez ceux ayant été hospitalisés au cours de l’année.

On retrouve ces résultats dans la littérature où, la pauvreté, le défaut de recours aux soins et le stress parental sont connus pour être associés au retard de développement chez les enfants sans domicile suggérant par là des effets cumulatifs [6].

Une santé mentale inquiétante

Sur le plan de la santé mentale, les difficultés émotionnelles et de comportement des enfants âgés de 4 à 13 ans ont été évaluées par le «Strengths and Difficulties Questionnaire». L’étude a montré que les enfants sans-logement étaient plus nombreux à avoir des difficultés émotionnelles et de comportements que les enfants de la population générale en France. La présence de difficultés chez ces enfants était différente selon le pays de naissance des parents. Ces difficultés étaient plus présentes lorsque les enfants étaient en mauvaise santé, en surpoids, ou avaient un sommeil de mauvaise qualité ainsi que chez les enfants qui n’aimaient pas leur hébergement ou étaient victimes de moqueries (notamment à l’école). Cette tendance était également observée lorsque les parents avaient connu une forte mobilité résidentielle, et lorsqu’il existait un risque suicidaire chez les mères [7].

Les enfants grandissant sans logement ont de hauts niveaux de difficultés psychologiques, qui sont également retrouvés dans la littérature et qui augmentent leur risque de mauvaise santé mentale et de faible niveau scolaire à long terme.

Santé nutritionnelle : 40% sont anémiés et 61% souffrent d’insécurité alimentaire

L’anémie a été détectée chez 39,9% des enfants dont 22,3% qui avaient une anémie modérée à sévère. L’étude a montré que les enfants étaient plus souvent anémiés lorsque les mères l’étaient également [8].

Chez les enfants de moins de 5 ans, l’anémie était également plus fréquente lorsque les enfants étaient en situation d’insécurité alimentaire et lorsque les parents avaient un revenu mensuel faible et/ou n’avaient pas de cuisine dans le lieu d’hébergement.

Dans le groupe des enfants âgés de 6 à 12 ans, l’anémie était davantage présente chez les plus âgés. Ils étaient également plus nombreux à être anémiés lorsque le ménage était en insécurité alimentaire.

La forte insécurité alimentaire dont souffrent ces familles a des conséquences directes sur la santé nutritionnelle des enfants. Chez ces enfants, l’anémie nuit au développement cognitif, mental et psychomoteur ; elle affecte également la croissance, endommage le système immunitaire et modifie leur métabolisme.

De nombreux problèmes respiratoires

Les conditions de logement ont également un impact directement mesurable sur la santé respiratoire. Dans l’étude ENFAMS, 19,6% des enfants avaient des symptômes évocateurs d’asthme dans l’année écoulée [9]. L’étude montrait (après prise en compte de l’âge, du sexe et de la région de naissance[2]) que les enfants ayant de l’asthme avaient une plus mauvaise santé physique, un taux de dermatite atopique plus important et des parents avec un revenu mensuel faible. La présence de moisissures dans le logement a également été identifiée comme facteur de risque (à la limite de la significativité statistique).

Quelques conclusions

L’impact des  conditions de vie sur ces indicateurs de santé est indéniable ; notamment sur le développement et la santé mentale, mais aussi en ce qui concerne l’impact de la nutrition sur l’insécurité alimentaire et l’anémie, ou la qualité du logement sur la santé respiratoire. L’impact des conditions de vie – voire même du revenu y compris dans ces populations au dénuement extrême – suggèrent donc un continuum dans les facteurs de risque sociaux y compris en population générale.

Ces résultats sont d’autant plus alarmants que les effets du sans-abrisme sur le développement des enfants se font davantage et plus longuement sentir chez les plus petits. Or, si ces effets apparaissent réversibles, ils ne le sont pas quand persiste un maintien dans un isolement relationnel, une promiscuité et une instabilité résidentielle forte; conditions que nous avons mis en évidence dans cette étude, et auxquelles nous sommes désormais confrontées en France.

 

Notes

[1] La diminution des scores avec l’âge pourrait être due à l’effet cumulatif d’un environnement défavorable et du besoin d’une plus grande stimulation cognitive avec l’âge.

[2] Les enfants nés en dehors de l’Union européenne étant moins fréquemment atteints d’asthme

Références

[1] Shinn M, Schteingart JS, Williams NC, et al. Long-term associations of homelessness with children’s well-being. Am Behav Sci 2008;51:789–809.

[2] Buckner JC. Understanding the impact of homelessness on children challenges and future research directions. Am Behav Sci 2008;51:721–36.

[3] FEANTSA. Changing Faces: Homelessness Among Children, Families and Young People. Homeless in Europe [Internet], 2010. Available at: http://www.feantsa.org/spip.php?action=acceder_document&arg=337&cle=720c8a1da14-daad5ddb4f1b9e8f9811ecf6b2932&file=pdf%2Fhomeless_in_europe_autumn2010_en_final.pdf.pdf

[4] Vandentorren S, Le Méner E, Oppenchaim N, Arnaud A, Jangal C, Caum C, et al. Characteristics and health of homeless families: the ENFAMS survey in the Paris region, France 2013. Eur J Public Health 2015, doi: 10.1093/eurpub/ckv187

[5] Darbeda S, Falissard B, Orry M, Barry C, Melchior M, Chauvin P, Vandentorren S. Adaptive behavior of sheltered homeless children in the Paris region, France, in 2013: results of the ENFAMS survey. Am J Public Health (in press)

[6] Duncan GJ, Magnuson K, Votruba-Drzal E. Boosting family income to promote child development. Future Child. 2014;24(1):99-120.

[7] Roze M, Vandentorren S, Vuillermoz C, Chauvin P, Melchior M. Emotional and behavioral difficulties in children growing up homeless in Paris. Results of the ENFAMS survey. European Psychiatry 38 (2016) 51–60

[8] Arnaud A, Lioret S, Vandentorren S, Le Strat Y. Anaemia and associated factors in homeless children in the Paris region: the ENFAMS survey. Eur J P Health 2017 (in press)

[9] Lefeuvre D, Delmas M-C, Marguet C,Chauvin P, Vandentorren S (2016) Asthma-Like Symptoms in Homeless Children in the Greater Paris Area in 2013: Prevalence, Associated Factors and Utilization of Healthcare Services in the ENFAMS Survey. PLoS ONE 11(4): e0153872. doi:10.1371/journal.pone.0153872

Auteur : Stéphanie Vandentorren

Docteur en médecine et Docteur en sciences de l'Université Bordeaux 2, Stéphanie Vandentorren est responsable de la cellule de l’Institut de Veille Sanitaire en région Ile-de-France / Champagne-Ardenne depuis 2013. Elle a intégré l’Institut de Veille Sanitaire au Département santé environnement en 2003 où elle a mené différentes études épidémiologiques en contexte de crise sanitaire (canicule, amiante) puis a été coordonnatrice de programmes de surveillance, participant notamment au programme national de biosurveillance. Elle a coordonné le volet santé puis santé environnementale, et a animé les groupes de recherches et participé à la mise en place de la cohorte Elfe de 2006 à 2009 (Unité mixte Inserm-Ined-EFS). Récemment, elle a été responsable de deux études épidémiologiques qui sont chacune des premières en France : l'une (l'étude ENFAMS) sur la santé des enfants et des familles sans logement en Ile de France, conduite au sein l’Observatoire du Samu social de Paris ; l'autre (l'étude IMPACTS) sur la prise en charge et les conséquences en santé mentale des victimes et des intervenants des attentats de Paris de janvier 2015.