Enfin la décrue !!! Après une amorce de diminution observée ces dernières années, l’année 2017 a vu un taux de consommation de tabac, d’alcool et de cannabis parmi le plus bas, chez les jeunes français, depuis 2000

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Début février, les résultats de l’étude ESCAPAD 2017 (Enquête sur la Santé et les Consommations lors de l’Appel de Préparation à la Défense), ont été publiés [1], indiquant des taux de tabagisme, de consommation d’alcool et de cannabis encore jamais observés depuis 2000. Il s’agit de la 9ème vague d’enquête réalisée en mars 2017 chez 46054 jeunes de 17 ans participant à la journée défense et citoyenneté. Grâce à son caractère répétitif, tous les 3 ans au mois de mars, cette étude permet d’analyser les évolutions de consommation des principaux psychotropes consommés par les jeunes en France.

Alors que près de 78% des jeunes de 17 ans disaient avoir expérimenté la cigarette en 2000, ce pourcentage n’est plus que de 59% en 2017, cette baisse étant également visible chez les fumeurs quotidiens (respectivement de 41,1% à 25,1%) (Figure 1). Bien que moins importante, la baisse est également constatée chez les consommateurs d’alcool et de cannabis avec des diminutions de 8,9% et 2,5% entre 2000 et 2017 respectivement pour les expérimentateurs et les consommateurs réguliers d’alcool, et de 6,1% et 2,8% pour les expérimentateurs et les consommateurs réguliers de cannabis. Ainsi, le pourcentage de jeunes n’ayant jamais consommé aucun de ces produits a doublé entre 2008 et 2017 (respectivement, 5,1% et 11,7%), en grande partie en raison du recul ininterrompu de l’expérimentation des boissons alcoolisées, probablement dû en partie à des changements de comportement chez les adultes et particulièrement chez les nouvelles générations de parents, davantage sensibilisés aux risques et qui ont eux-mêmes adapté leurs modes de consommation [2].

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Alors que l’âge moyen du 1er usage de cannabis n’a pas évolué depuis 2000, celui concernant le tabac et l’alcool a augmenté passant de 13,7 à 14,4 ans entre 2000 et 2017 pour l’âge de début d’expérimentation de la cigarette. L’âge de début de la consommation quotidienne de tabac a également reculé de 14,6 à 15,1 ans. Toutefois, il ne faut pas crier victoire trop tôt, car si les jeunes fument de moins en moins et débutent plus tard qu’avant, ils fument de façon régulière plus rapidement après l’expérimentation. En effet, le délai pour passer au tabac régulier à partir de sa première cigarette s’est raccourcis de 9 mois en 10 ans, il est actuellement de 13 mois.

Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il n’y a pas eu de substitution de la cigarette au profit de la chicha ou de la cigarette électronique, l’expérimentation de ces produits restant stable malgré la diminution observée pour la consommation de tabac sous forme de cigarettes. Toutefois, en 2017, la moitié des jeunes de 17 ans déclarent avoir déjà fumé le narguilé ou la chicha ou avoir expérimenté la cigarette électronique.

verre de bière

Une baisse continue de l’expérimentation d’alcool est observée depuis 2000, la consommation régulière ayant des tendances plus fluctuantes. Toutefois, seuls 8,4% des jeunes rapportent une consommation régulière en 2017 contre 12,3% en 2014, essentiellement rapportée par la gent masculine. En revanche, même si elle est en légère diminution, la consommation ponctuelle d’au moins 5 verres en une seule occasion, aussi appelée « binge drinking », a été rapportée par 44,0% des jeunes pour le mois précédent, cette consommation ayant lieu dans plus de 90% des cas le week-end entre amis. Il est notable d’observer que dans près de 30% des cas, cette consommation se déroule en présence des parents. Les alcools les plus populaires chez les jeunes sont les bières (63.5%) et les spiritueux (67.3%).

joint-2019478_1920En 2017, près de 40% des jeunes de 17 ans ont déjà fumé du cannabis au cours de leur vie, en baisse de 11% depuis 2002. Cette baisse s’observe chez les expérimentateurs, mais aussi chez les usagers réguliers. Elle s’observe également chez les 2 sexes malgré une consommation plus importante chez les garçons, d’autant que la fréquence est élevée (l’usage régulier est de 4,5% chez les filles vs 9,7% chez les garçons). En revanche, l’âge moyen d’expérimentation du cannabis, de 15,3 ans en 2017, n’a pas changé au cours du temps. Les jeunes consomment essentiellement de l’herbe (66,7%) mais la part de résine augmente avec le niveau de consommation. De même, le mode d’approvisionnement diffère avec la quantité consommée. Plus la consommation est ponctuelle, plus l’obtention du cannabis est gratuite par le biais de dons ou de consommations partagées. Un usager régulier de cannabis, à savoir au moins 10 joins par mois, ne pourra se contenter de dons et sera dans l’obligation d’en acheter. Le réseau d’amis ou de proches constitue la principale source d’achat (54,4%) mais 81,8% des usagers réguliers indiquent avoir contacté leur revendeur « habituel » dans l’année.

Une diminution globale du tabagisme et de la consommation d’alcool au cours de la vie et au cours du mois écoulé a également été observée chez les jeunes de 15 à 16 ans dans d’autres pays européens [3]. Pour le cannabis, les résultats sont plus divergents selon les pays.

 

Ainsi, la consommation de tabac est en train de diminuer parmi les jeunes, la baisse étant plus modérée pour la consommation d’alcool et de cannabis. Toutefois, en 2017, encore un quart des adolescents disent fumer tous les jours, seuls 14,3% des jeunes de 17 ans déclarent n’avoir jamais bu d’alcool et 25% des jeunes de 17 ans usager de cannabis dans l’année présentent un risque élevé d’usage problématique ou de dépendance. Une étude américaine a montré que, chez un adolescent, la dépendance nicotinique peut s’installer en quelques jours seulement, et avec une petite consommation (quelques bouffées prises régulièrement peuvent suffirent) [4]. Par ailleurs, il ne faut également pas oublier que la consommation de psychotropes, quels qu’ils soient, peuvent avoir des risques sur la santé (le cancer du poumon, par exemple, ne touche pas que les personnes de plus de 60 ans mais aussi ceux de 35 ans. Outre les cancers, le tabac et l’alcool sont un facteur de nombreuses pathologies telles que les maladies cardiovasculaires), et ceci quelle que soit la consommation (4 cigarettes par jour multiplie le risque d’infarctus par 3). Rappelons également que la France reste un des pays européens avec le plus fort taux de tabagisme et un niveau de consommation de cannabis le plus élevé en Europe [3]. Aussi, les efforts ne doivent pas s‘interrompre et la prévention doit se poursuivre afin de continuer cet infléchissement dans les consommations de psychotropes et d’éviter tout rebond. Nous pourrions tirer profit des résultats d’autres pays comme le Brésil, champion du monde de la lutte anti-tabac. Il est important aussi que cette prévention cible les populations les plus à risque tout en évitant toute stigmatisation. En effet, on observe des différences dans les consommations de psychotropes entre les filles et les garçons, plus élevée chez ces derniers. De même, des inégalités sociales sont observées avec, par exemple, une augmentation du tabagisme de 35,2% à 37,5% parmi les personnes aux revenus de la tranche la plus basse alors qu’elle a diminué de 23,5 à 20,9% parmi celles disposant des revenus de la tranche la plus haute [5,6]. Ainsi, en plus des différentes campagnes mises en place depuis quelques années dans le cadre du programme national de réduction du tabagisme (PNRT) 2014-2019, comme, par exemple, l’introduction du paquet neutre ou l’interdiction de fumer dans les espaces publics de jeux pour enfants, il est important de concentrer les efforts sur les populations les plus vulnérables et d’adapter les mesures aux comportements spécifiques des populations, en particulier des jeunes et au sentiment de « normalisation » de certaines pratiques.

Par ailleurs, afin que la déclinaison prise par la consommation de tabac soit suivie par l’alcool et le cannabis, une prévention à l’encontre de ces autres psychotropes doit également se mettre en place, même dans un pays de tradition viticole et même si elle est plus compliquée pour des substances considérées comme illicites comme le cannabis.

Bibliographie

  1. S Spilka, O Le Nézet, E Janssen, A Brissot, A Philippon, J Shah, S Chyderiotis. Les drogues à 17 ans : analyse de l’enquête ESCAPAD 2017. Tendances 2018, n°123.
  2. Beck F (dir.). Jeunes et addictions. Saint-Denis, OFDT, décembre 2016, 208 pages.
  3. Observatoire européen des drogues et des toxicomanies. Rapport européen sur les drogues. Tendances et évolutions. 2017. 96 pages.
  4. DiFanza JR, Savageau JA, Rigotti NA, Fletcher K, Ockene JK, McNeill AD, Coleman M, Wood C. development of symptoms of tobacco dependence in youths: 30 months follow up data from the DANDY study. Toc Control 2002, n°11: 228-235.
  5. https://soepidemio.com/2017/11/15/larret-du-tabac-chez-les-adultes-en-france-de-fortes-inegalites-sociales-resultats-de-letude-representative-depict/
  6. Pasquereau A, Gautier A, Andler R, Guignard R, Richard JB, Nguyen-Thanh V, le groupe Baromètre santé 2016. Tabac et e-cigarette e Frabce : niveaux d’usage d’après les premiers résultats du baromètre santé 2016. BEH 2017, n°214 : 214-222.

Auteur : Murielle MARY-KRAUSE

Epidémiologiste à l'Institut Pierre Louis d’Epidémiologie et de Santé Publique (IPLESP) à Paris, je travaille à la fois dans l'Equipe « Epidémiologie clinique de l’infection à VIH : stratégies thérapeutiques et co-morbidités » et dans l’ « Equipe de Recherche en Epidémiologie Sociale » (ERES). L’essentiel de mon activité de recherche sur l’épidémiologie clinique de l’infection à VIH s’oriente autour des complications liées à l’infection par le VIH en raison de l’inflammation chronique liée au virus, et/ou liées aux traitements antirétroviraux, en particulier l’infarctus du myocarde, les complications osseuses (ostéonécrose, fractures) et les cancers ne définissant pas le sida. Ces projets de recherche peuvent avoir un impact important dans la prise en charge des patients infectés par le VIH et reposent principalement sur l’analyse de données observationnelles issues de la Base de données hospitalière française sur l’infection à VIH (FHDH-ANRS CO 4). Depuis avril 2016, une partie de mon activité de recherche s’est ré-orientée sur les trajectoires de consommation de produits addictifs, tels que tabac, alcool et cannabis, chez les adolescents et les jeunes adultes, à partir des données de la cohorte TEMPO.