Enfin la décrue !!! Après une amorce de diminution observée ces dernières années, l’année 2017 a vu un taux de consommation de tabac, d’alcool et de cannabis parmi le plus bas, chez les jeunes français, depuis 2000

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Début février, les résultats de l’étude ESCAPAD 2017 (Enquête sur la Santé et les Consommations lors de l’Appel de Préparation à la Défense), ont été publiés [1], indiquant des taux de tabagisme, de consommation d’alcool et de cannabis encore jamais observés depuis 2000. Il s’agit de la 9ème vague d’enquête réalisée en mars 2017 chez 46054 jeunes de 17 ans participant à la journée défense et citoyenneté. Grâce à son caractère répétitif, tous les 3 ans au mois de mars, cette étude permet d’analyser les évolutions de consommation des principaux psychotropes consommés par les jeunes en France.

 

Alors que près de 78% des jeunes de 17 ans disaient avoir expérimenté la cigarette en 2000, ce pourcentage n’est plus que de 59% en 2017, cette baisse étant également visible chez les fumeurs quotidiens (respectivement de 41,1% à 25,1%) (Figure 1). Bien que moins importante, la baisse est également constatée chez les consommateurs d’alcool et de cannabis avec des diminutions de 8,9% et 2,5% entre 2000 et 2017 respectivement pour les expérimentateurs et les consommateurs réguliers d’alcool, et de 6,1% et 2,8% pour les expérimentateurs et les consommateurs réguliers de cannabis. Ainsi, le pourcentage de jeunes n’ayant jamais consommé aucun de ces produits a doublé entre 2008 et 2017 (respectivement, 5,1% et 11,7%), en grande partie en raison du recul ininterrompu de l’expérimentation des boissons alcoolisées, probablement dû en partie à des changements de comportement chez les adultes et particulièrement chez les nouvelles générations de parents, davantage sensibilisés aux risques et qui ont eux-mêmes adapté leurs modes de consommation [2].

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Alors que l’âge moyen du 1er usage de cannabis n’a pas évolué depuis 2000, celui concernant le tabac et l’alcool a augmenté passant de 13,7 à 14,4 ans entre 2000 et 2017 pour l’âge de début d’expérimentation de la cigarette. L’âge de début de la consommation quotidienne de tabac a également reculé de 14,6 à 15,1 ans. Toutefois, il ne faut pas crier victoire trop tôt, car si les jeunes fument de moins en moins et débutent plus tard qu’avant, ils fument de façon régulière plus rapidement après l’expérimentation. En effet, le délai pour passer au tabac régulier à partir de sa première cigarette s’est raccourcis de 9 mois en 10 ans, il est actuellement de 13 mois.

Contrairement à ce qu’on aurait pu penser, il n’y a pas eu de substitution de la cigarette au profit de la chicha ou de la cigarette électronique, l’expérimentation de ces produits restant stable malgré la diminution observée pour la consommation de tabac sous forme de cigarettes. Toutefois, en 2017, la moitié des jeunes de 17 ans déclarent avoir déjà fumé le narguilé ou la chicha ou avoir expérimenté la cigarette électronique.

verre de bière

Une baisse continue de l’expérimentation d’alcool est observée depuis 2000, la consommation régulière ayant des tendances plus fluctuantes. Toutefois, seuls 8,4% des jeunes rapportent une consommation régulière en 2017 contre 12,3% en 2014, essentiellement rapportée par la gent masculine. En revanche, même si elle est en légère diminution, la consommation ponctuelle d’au moins 5 verres en une seule occasion, aussi appelée « binge drinking », a été rapportée par 44,0% des jeunes pour le mois précédent, cette consommation ayant lieu dans plus de 90% des cas le week-end entre amis. Il est notable d’observer que dans près de 30% des cas, cette consommation se déroule en présence des parents. Les alcools les plus populaires chez les jeunes sont les bières (63.5%) et les spiritueux (67.3%).

joint-2019478_1920En 2017, près de 40% des jeunes de 17 ans ont déjà fumé du cannabis au cours de leur vie, en baisse de 11% depuis 2002. Cette baisse s’observe chez les expérimentateurs, mais aussi chez les usagers réguliers. Elle s’observe également chez les 2 sexes malgré une consommation plus importante chez les garçons, d’autant que la fréquence est élevée (l’usage régulier est de 4,5% chez les filles vs 9,7% chez les garçons). En revanche, l’âge moyen d’expérimentation du cannabis, de 15,3 ans en 2017, n’a pas changé au cours du temps. Les jeunes consomment essentiellement de l’herbe (66,7%) mais la part de résine augmente avec le niveau de consommation. De même, le mode d’approvisionnement diffère avec la quantité consommée. Plus la consommation est ponctuelle, plus l’obtention du cannabis est gratuite par le biais de dons ou de consommations partagées. Un usager régulier de cannabis, à savoir au moins 10 joins par mois, ne pourra se contenter de dons et sera dans l’obligation d’en acheter. Le réseau d’amis ou de proches constitue la principale source d’achat (54,4%) mais 81,8% des usagers réguliers indiquent avoir contacté leur revendeur « habituel » dans l’année.

Une diminution globale du tabagisme et de la consommation d’alcool au cours de la vie et au cours du mois écoulé a également été observée chez les jeunes de 15 à 16 ans dans d’autres pays européens [3]. Pour le cannabis, les résultats sont plus divergents selon les pays.

 

Ainsi, la consommation de tabac est en train de diminuer parmi les jeunes, la baisse étant plus modérée pour la consommation d’alcool et de cannabis. Toutefois, en 2017, encore un quart des adolescents disent fumer tous les jours, seuls 14,3% des jeunes de 17 ans déclarent n’avoir jamais bu d’alcool et 25% des jeunes de 17 ans usager de cannabis dans l’année présentent un risque élevé d’usage problématique ou de dépendance. Une étude américaine a montré que, chez un adolescent, la dépendance nicotinique peut s’installer en quelques jours seulement, et avec une petite consommation (quelques bouffées prises régulièrement peuvent suffirent) [4]. Par ailleurs, il ne faut également pas oublier que la consommation de psychotropes, quels qu’ils soient, peuvent avoir des risques sur la santé (le cancer du poumon, par exemple, ne touche pas que les personnes de plus de 60 ans mais aussi ceux de 35 ans. Outre les cancers, le tabac et l’alcool sont un facteur de nombreuses pathologies telles que les maladies cardiovasculaires), et ceci quelle que soit la consommation (4 cigarettes par jour multiplie le risque d’infarctus par 3). Rappelons également que la France reste un des pays européens avec le plus fort taux de tabagisme et un niveau de consommation de cannabis le plus élevé en Europe [3]. Aussi, les efforts ne doivent pas s‘interrompre et la prévention doit se poursuivre afin de continuer cet infléchissement dans les consommations de psychotropes et d’éviter tout rebond. Nous pourrions tirer profit des résultats d’autres pays comme le Brésil, champion du monde de la lutte anti-tabac. Il est important aussi que cette prévention cible les populations les plus à risque tout en évitant toute stigmatisation. En effet, on observe des différences dans les consommations de psychotropes entre les filles et les garçons, plus élevée chez ces derniers. De même, des inégalités sociales sont observées avec, par exemple, une augmentation du tabagisme de 35,2% à 37,5% parmi les personnes aux revenus de la tranche la plus basse alors qu’elle a diminué de 23,5 à 20,9% parmi celles disposant des revenus de la tranche la plus haute [5,6]. Ainsi, en plus des différentes campagnes mises en place depuis quelques années dans le cadre du programme national de réduction du tabagisme (PNRT) 2014-2019, comme, par exemple, l’introduction du paquet neutre ou l’interdiction de fumer dans les espaces publics de jeux pour enfants, il est important de concentrer les efforts sur les populations les plus vulnérables et d’adapter les mesures aux comportements spécifiques des populations, en particulier des jeunes et au sentiment de « normalisation » de certaines pratiques.

Par ailleurs, afin que la déclinaison prise par la consommation de tabac soit suivie par l’alcool et le cannabis, une prévention à l’encontre de ces autres psychotropes doit également se mettre en place, même dans un pays de tradition viticole et même si elle est plus compliquée pour des substances considérées comme illicites comme le cannabis.

Bibliographie

  1. S Spilka, O Le Nézet, E Janssen, A Brissot, A Philippon, J Shah, S Chyderiotis. Les drogues à 17 ans : analyse de l’enquête ESCAPAD 2017. Tendances 2018, n°123.
  2. Beck F (dir.). Jeunes et addictions. Saint-Denis, OFDT, décembre 2016, 208 pages.
  3. Observatoire européen des drogues et des toxicomanies. Rapport européen sur les drogues. Tendances et évolutions. 2017. 96 pages.
  4. DiFanza JR, Savageau JA, Rigotti NA, Fletcher K, Ockene JK, McNeill AD, Coleman M, Wood C. development of symptoms of tobacco dependence in youths: 30 months follow up data from the DANDY study. Toc Control 2002, n°11: 228-235.
  5. https://soepidemio.com/2017/11/15/larret-du-tabac-chez-les-adultes-en-france-de-fortes-inegalites-sociales-resultats-de-letude-representative-depict/
  6. Pasquereau A, Gautier A, Andler R, Guignard R, Richard JB, Nguyen-Thanh V, le groupe Baromètre santé 2016. Tabac et e-cigarette e Frabce : niveaux d’usage d’après les premiers résultats du baromètre santé 2016. BEH 2017, n°214 : 214-222.

Réduire les inégalités de santé chez les personnes LGBTI, le projet Européen « Health4LGBTI »

Les inégalités sociales de santé se réfèrent aux différences en santé, injustes et dues à la situation sociale, qui pourraient être traitées par des politiques publiques. Ces inégalités touchent particulièrement les personnes LGBTI (Lesbiennes, Gays, Bisexuel-le-s, Trans, et Intersexes) à travers les normes culturelles et sociales discriminatoires, et la stigmatisation. Pour ces raisons, l’Europe a lancé le projet « Health4LGBTI » afin de mieux comprendre et de réduire ces inégalités.

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Le projet « Health4LGBTI », commandité par l’Union Européenne,  est un projet pilote visant à explorer les besoins et les défis en matière de santé rencontrés par les personnes LGBTI et à analyser les principaux obstacles aux recours aux soins auxquels elles font face.(1) Ce projet a aussi pour objectif de fournir aux professionnel-le-s de santé Européen-ne-s des outils qui leur permettront d’acquérir les compétences et les connaissances nécessaires pour mieux prendre en charge les personnes LGBTI.

Un rapport de synthèse résumant le problème

Dans le cadre de ce projet, une revue de la littérature scientifique et un rapport de synthèse ont mis en évidence des inégalités sociales de santé physique et mentale vécues par les personnes LGBTI. Ainsi, par rapport à la population générale, le rapport souligne une santé perçue généralement moins bonne et une incidence plus élevée pour certains cancers, symptômes de détresse mentale, ainsi que pour certaines conditions psychologiques.

D’après les auteur-e-s de ce rapport, ces inégalités sont générées par l’interaction de multiples facteurs environnementaux, sociaux, culturels et politiques, dont des normes culturelles et sociales « hétéronormées » et « hétérosexistes », le stress minoritaire ou « minority stress » ressenti par des membres de groupes minoritaires stigmatisés, la victimisation, la discrimination individuelle et institutionnelle, et la stigmatisation.(2)

Accès aux soins et manuel de formation

Selon le rapport, un des obstacles les plus courants pour les personnes LGBTI dans l’accès aux soins est l’ignorance de nombreu-ses-x professionnel-le-s de santé des besoins de santé spécifiques à cette population, ce qui peut causer la non-reconnaissance de problèmes de santé ou des erreurs de diagnostic. Un autre obstacle important est la non-divulgation concernant l’orientation sexuelle ou l’identité de genre à un-e professionnel-le de la santé par peur de subir entre autres une discrimination, ou un traitement moins favorable.

Suite à ce rapport et à des enquêtes quantitatives et qualitatives au sein de 6 pays Européens un manuel de formation destiné aux professionnel-le-s de santé est en train d’être développé. Cette formation vise à améliorer les connaissances, attitudes et compétences des professionnel-le-s de la santé lors de la prise en charge des personnes LGBTI. Une meilleure connaissance des problèmes spécifiques aux personnes LGBTI, mais aussi une sensibilisation aux discriminations contribueront à améliorer leur accès aux soins et leur prise en charge.

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Une version préliminaire du manuel de formation présentée lors d’une conférence à Bruxelles en février 2018.

Prochaines étapes ?

Ce projet pilote, toujours en cours de développement, est une bonne initiative pour lutter contre les inégalités de santé subies par les personnes LGBTI. Cette initiative doit être aussi concrétisée par des politiques publiques au sein de chaque pays pour pérenniser la sensibilisation contre les discriminations selon l’orientation sexuelle et l’identité de genre au sein des systèmes de santé mais également au sein des systèmes d‘éducation.

Lire le rapport : https://ec.europa.eu/health/sites/health/files/social_determinants/docs/stateofart_report_en.pdf

Réferences

  1. Reducing health inequalities faced by LGBTI people: new training kit and research insights for health professionals | EuroHealthNet [Internet]. [cité 7 mars 2018]. Disponible sur: https://eurohealthnet.eu/media/news-releases/reducing-health-inequalities-faced-lgbti-people-new-training-kit-and-research
  2. Psychologie de la discrimination et des préjugés: De la théorie à la pratique. De Boeck Superieur; 2018. 306 p.

Les expositions environnementales contribuent-elles aux inégalités sociales de santé ?

Malgré une amélioration générale de l’état de santé des populations, les individus ne demeurent pas égaux devant la mort et la maladie. Des inégalités de santé existent entre différentes catégories sociales et tendent à s’accroître. Depuis quelques années, les expositions environnementales sont rapportées comme facteurs susceptibles d’expliquer une partie des inégalités sociales de santé suivant deux mécanismes :

  • un différentiel d’exposition : les populations socialement défavorisées seraient plus exposées à certains polluants et/ou à un nombre de polluants plus importants car les sources de pollution ne seraient pas équitablement réparties sur le territoire, et/ou,
  • un différentiel de vulnérabilité : les populations défavorisées seraient plus fragiles et plus vulnérables aux nuisances environnementales à cause de leur condition de vie. Ainsi, à niveau d’exposition identique, les populations plus défavorisées (ou résidant dans des quartiers plus défavorisés) auraient des effets sanitaires plus fréquents, voire plus graves.

C’est précisément dans ce contexte, que la question de la contribution des expositions environnementales aux inégalités sociales de santé s’est posée et constitue depuis plusieurs années un enjeu majeur de santé publique.

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Le modèle de la réduction des risques : une avancée idéologique toujours en marche.

Les pratiques liées à l’injection par seringue (héroïne, cocaïne etc.) sont très propices à la transmission du virus de l’hépatite C (VHC) et du VIH. La répression absolue des drogues ne faisant pas ses preuves (dans le cadre de la loi du 31 décembre 1970 par exemple), le ministère de la santé a adopté, en débutant par le décret Barzach en 1987, une stratégie innovante appelée la « réduction des risques » (RDR).

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Podcast RFI « Trois ans après les attentats de Charlie » : quelle prise en charge possible après un tel traumatisme ?

Voici l’extrait de l’intervention de Stéphanie Vandentorren à propos des attentats de janvier 2015, dans l’émission Priorité Santé de la radio RFI.

« Les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher, la fusillade de Montrouge et la prise d’otages à Dammartin-en-Goële se sont déroulés du 7 au 9 janvier 2015. Ces événements ont plongé la France dans la peur. Trois ans après, quelle trace ces attentats ont-ils laissée sur la population ? Comment vivre sous la menace ? Quelle prise en charge possible après un tel traumatisme ? »

Pour écouter, cliquez ici

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Sont intervenus également dans cette émission :

– Pr Thierry Baubet, professeur de Psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent à l’Université Paris 13, chef du service de Psychopathologie à l’Hôpital Avicenne à Bobigny, et responsable de la Cellule d’Urgence Médico-Psychologique de Seine-Saint-Denis en région parisienne
– Dr Anissa Bouasker, psychiatre à l’Hôpital psychiatrique Razi à Tunis, en Tunisie, elle assure une consultation de psycho trauma à l’hôpital. A coordonné la cellule d’assistance psychologique, lors des attentats du Bardo qui ont eu lieu le 18 mars 2015. Membre fondateur et membre du Conseil scientifique de l’Institut Nebras, Institut tunisien de réhabilitation des survivants de la torture.

Grandir sans chez-soi : un impact important sur le développement, la santé physique et mentale de l’enfant

Pour les enfants, grandir sans chez soi peut avoir de sérieuses répercussions sur le développement physique, émotionnel, cognitif, ou social et se poursuivre jusqu’à l’âge adulte. Nous discutons ici les résultats d’une enquête sur la santé des enfants sans logement menée en Île-de-France en 2013.

L’intensité et la durée des conditions de vie précaires des personnes sans-domicile posent particulièrement question chez les enfants du fait de répercussions sur le plan sanitaire encore plus importantes que chez les adultes [1]. Les études anglo-saxonnes signalent en particulier une morbidité élevée chez ces enfants. Les retards de développement ont été constatés chez la plupart des enfants sans-logement, avec des prévalences plus fortes qu’en population générale [2].

Certains groupes d’enfants paraissent particulièrement vulnérables, tels que les enfants ayant été exposés à des violences intrafamiliales, ou ayant vécu dans un isolement relationnel ou encore ayant une mère souffrant d’un trouble mental ou d’addictions.

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Ces constats sont d’autant plus inquiétants que le nombre de familles sans-domicile a fortement augmenté ces 10 dernières années dans les grandes métropoles européennes, y compris en France et notamment en Île-de-France [3]. Malgré la part croissante de cette population, les caractéristiques de ces familles sans-domicile demeurent peu connues en France, où cette population est souvent exclue des enquêtes épidémiologiques menées en population générale et peu représentée dans les rares enquêtes menées auprès des personnes sans domicile, qui concernent plutôt les adultes seuls.

L’Observatoire du Samusocial de Paris a mené de janvier à mai 2013 l’étude ENFAMS (ENfants et FAMilles Sans logement) dont l’un des objectifs était de décrire les caractéristiques et les conditions de vie et de santé des familles sans logement hébergées en hôtel social, en centre d’hébergement d’urgence (CHU), de réinsertion sociale (CHRS) ou pour demandeurs d’asile (Cada) [4]. Nous présentons ici quelques résultats de cette étude.

Un retard de développement très fréquent 

Le développement des enfants et leurs comportements adaptatifs ont ainsi été évalués dans l’étude ENFAMS chez les moins de 6 ans. Cette étude a révélé une forte prévalence de retards de développement chez ces enfants (80,9%), à l’instar des études Nord-américaines [5]. Même dans cette population au dénuement extrême, des sous-groupes plus vulnérables ont pu être mis en évidence. En effet, la présence d’un retard de développement était plus importante chez les enfants dont les parents avaient un niveau d’étude faible, chez les enfants plus âgés*[1], chez les enfants nés dans un autre pays que la France, chez ceux qui avaient un faible poids à la naissance, et chez ceux ayant été hospitalisés au cours de l’année.

On retrouve ces résultats dans la littérature où, la pauvreté, le défaut de recours aux soins et le stress parental sont connus pour être associés au retard de développement chez les enfants sans domicile suggérant par là des effets cumulatifs [6].

Une santé mentale inquiétante

Sur le plan de la santé mentale, les difficultés émotionnelles et de comportement des enfants âgés de 4 à 13 ans ont été évaluées par le «Strengths and Difficulties Questionnaire». L’étude a montré que les enfants sans-logement étaient plus nombreux à avoir des difficultés émotionnelles et de comportements que les enfants de la population générale en France. La présence de difficultés chez ces enfants était différente selon le pays de naissance des parents. Ces difficultés étaient plus présentes lorsque les enfants étaient en mauvaise santé, en surpoids, ou avaient un sommeil de mauvaise qualité ainsi que chez les enfants qui n’aimaient pas leur hébergement ou étaient victimes de moqueries (notamment à l’école). Cette tendance était également observée lorsque les parents avaient connu une forte mobilité résidentielle, et lorsqu’il existait un risque suicidaire chez les mères [7].

Les enfants grandissant sans logement ont de hauts niveaux de difficultés psychologiques, qui sont également retrouvés dans la littérature et qui augmentent leur risque de mauvaise santé mentale et de faible niveau scolaire à long terme.

Santé nutritionnelle : 40% sont anémiés et 61% souffrent d’insécurité alimentaire

L’anémie a été détectée chez 39,9% des enfants dont 22,3% qui avaient une anémie modérée à sévère. L’étude a montré que les enfants étaient plus souvent anémiés lorsque les mères l’étaient également [8].

Chez les enfants de moins de 5 ans, l’anémie était également plus fréquente lorsque les enfants étaient en situation d’insécurité alimentaire et lorsque les parents avaient un revenu mensuel faible et/ou n’avaient pas de cuisine dans le lieu d’hébergement.

Dans le groupe des enfants âgés de 6 à 12 ans, l’anémie était davantage présente chez les plus âgés. Ils étaient également plus nombreux à être anémiés lorsque le ménage était en insécurité alimentaire.

La forte insécurité alimentaire dont souffrent ces familles a des conséquences directes sur la santé nutritionnelle des enfants. Chez ces enfants, l’anémie nuit au développement cognitif, mental et psychomoteur ; elle affecte également la croissance, endommage le système immunitaire et modifie leur métabolisme.

De nombreux problèmes respiratoires

Les conditions de logement ont également un impact directement mesurable sur la santé respiratoire. Dans l’étude ENFAMS, 19,6% des enfants avaient des symptômes évocateurs d’asthme dans l’année écoulée [9]. L’étude montrait (après prise en compte de l’âge, du sexe et de la région de naissance[2]) que les enfants ayant de l’asthme avaient une plus mauvaise santé physique, un taux de dermatite atopique plus important et des parents avec un revenu mensuel faible. La présence de moisissures dans le logement a également été identifiée comme facteur de risque (à la limite de la significativité statistique).

Quelques conclusions

L’impact des  conditions de vie sur ces indicateurs de santé est indéniable ; notamment sur le développement et la santé mentale, mais aussi en ce qui concerne l’impact de la nutrition sur l’insécurité alimentaire et l’anémie, ou la qualité du logement sur la santé respiratoire. L’impact des conditions de vie – voire même du revenu y compris dans ces populations au dénuement extrême – suggèrent donc un continuum dans les facteurs de risque sociaux y compris en population générale.

Ces résultats sont d’autant plus alarmants que les effets du sans-abrisme sur le développement des enfants se font davantage et plus longuement sentir chez les plus petits. Or, si ces effets apparaissent réversibles, ils ne le sont pas quand persiste un maintien dans un isolement relationnel, une promiscuité et une instabilité résidentielle forte; conditions que nous avons mis en évidence dans cette étude, et auxquelles nous sommes désormais confrontées en France.

 

Notes

[1] La diminution des scores avec l’âge pourrait être due à l’effet cumulatif d’un environnement défavorable et du besoin d’une plus grande stimulation cognitive avec l’âge.

[2] Les enfants nés en dehors de l’Union européenne étant moins fréquemment atteints d’asthme

Références

[1] Shinn M, Schteingart JS, Williams NC, et al. Long-term associations of homelessness with children’s well-being. Am Behav Sci 2008;51:789–809.

[2] Buckner JC. Understanding the impact of homelessness on children challenges and future research directions. Am Behav Sci 2008;51:721–36.

[3] FEANTSA. Changing Faces: Homelessness Among Children, Families and Young People. Homeless in Europe [Internet], 2010. Available at: http://www.feantsa.org/spip.php?action=acceder_document&arg=337&cle=720c8a1da14-daad5ddb4f1b9e8f9811ecf6b2932&file=pdf%2Fhomeless_in_europe_autumn2010_en_final.pdf.pdf

[4] Vandentorren S, Le Méner E, Oppenchaim N, Arnaud A, Jangal C, Caum C, et al. Characteristics and health of homeless families: the ENFAMS survey in the Paris region, France 2013. Eur J Public Health 2015, doi: 10.1093/eurpub/ckv187

[5] Darbeda S, Falissard B, Orry M, Barry C, Melchior M, Chauvin P, Vandentorren S. Adaptive behavior of sheltered homeless children in the Paris region, France, in 2013: results of the ENFAMS survey. Am J Public Health (in press)

[6] Duncan GJ, Magnuson K, Votruba-Drzal E. Boosting family income to promote child development. Future Child. 2014;24(1):99-120.

[7] Roze M, Vandentorren S, Vuillermoz C, Chauvin P, Melchior M. Emotional and behavioral difficulties in children growing up homeless in Paris. Results of the ENFAMS survey. European Psychiatry 38 (2016) 51–60

[8] Arnaud A, Lioret S, Vandentorren S, Le Strat Y. Anaemia and associated factors in homeless children in the Paris region: the ENFAMS survey. Eur J P Health 2017 (in press)

[9] Lefeuvre D, Delmas M-C, Marguet C,Chauvin P, Vandentorren S (2016) Asthma-Like Symptoms in Homeless Children in the Greater Paris Area in 2013: Prevalence, Associated Factors and Utilization of Healthcare Services in the ENFAMS Survey. PLoS ONE 11(4): e0153872. doi:10.1371/journal.pone.0153872

Les causes de décès des personnes sans-domicile en France

Chaque hiver, la situation des personnes sans-domicile mobilise l’opinion publique à cause des températures basses. Pourtant, le froid n’est pas la première cause de mortalité des personnes sans-domicile. Nous discutons ici les résultats d’une étude du CépiDc-Inserm sur la mortalité des sans-domicile.

L’absence de logement constitue à lui seul un facteur de risque de mortalité précoce (avant 65 ans) [1]. Des études, principalement nord-américaines, indiquent, depuis les années 1980, un taux de mortalité entre 2 à 13 fois supérieur chez les sans-domicile par rapport à la population générale. Les causes de décès identifiées dans ces études différent d’une étude à l’autre mais les maladies cardio-vasculaires, les morts accidentelles, les homicides et les suicides sont fréquemment désignés comme causes principales.

En France, le CépiDc-Inserm (Centre d’épidémiologie sur les causes médicales de décès) a conduit pour la première fois une étude visant à décrire la mortalité au sein des personnes sans-domicile [2,3] à partir des données collectées par le Collectif Les Morts de la Rue entre 2008 et 2010.

Une mortalité hivernale semblable à celle en population générale

Sur la période étudiée (2008-2010), cette étude montrait que la mortalité des personnes sans-domicile était légèrement plus élevée en hiver (30%) et à l’automne (28%) qu’au printemps (22%) et qu’en été (20%) [i].

Cependant ce constat était le même qu’en population générale avec respectivement en hiver, printemps, été, automne, les proportions suivantes : 28%, 24%, 23% et 25%.

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Cette étude indiquait également que la différence de mortalité selon la saison dépendait du lieu de décès chez les personnes sans-domicile :

  • pour les décès survenus à l’hôpital : il n’y avait pas de hausse de la mortalité en hiver.
  • pour les décès survenus dans un lieu public ou dans un logement : il y avait une mortalité plus importante en automne et en hiver.

Pour autant, cette différence ne serait (au moins en partie) que le reflet de l’intensification de la remontée d’information : il y aurait davantage de décès de personnes sans-domicile rapportés en hiver pour les décès survenus dans l’espace publique. C’est ce que Julien Damon appelait le « cycle de compassion hivernale » : à chaque hiver on assiste à une augmentation de la mobilisation médiatique à l’égard des personnes sans-domicile [4].

Les morts violentes constituent la principale cause de décès

Les causes principales de décès estimées sur cette période étaient les morts violentes (29%), les cancers (21%), les maladies cardio-vasculaires (14%), les troubles du comportement et de la santé mentale (10%), les maladies du système digestif (8%), les maladies du système respiratoires (3%), les maladies du système nerveux (3%), et les maladies infectieuses ou parasitaires (2%) tandis que 5% des causes de décès étaient mal définies ou inconnues.

Les causes de décès des personnes sans-domicile dans cette étude française étaient différentes de celles des études nord-américaines : les décès par cancer y étaient plus fréquents tandis que les homicides et les suicides étaient beaucoup plus fréquents en Amérique du Nord. Ces différences étaient certainement tributaires du contexte social de chaque pays (violences, port d’arme autorisé aux Etats-Unis).

Les décès liés aux troubles mentaux et aux troubles du comportement étaient plus élevés chez les personnes sans-domicile qu’en population générale. Ce résultat fait résonnance à ceux de l’étude SAMENTA – étude sur la santé mentale des personnes sans-domicile en Île-de-France [5], qui avait montré qu’un tiers de cette population souffrait de troubles psychiatriques.

Enfin, ce travail a montré que, bien que la proportion des décès liés au froid chez les sans-domicile soit 6,4 fois plus élevée qu’en population générale, elle n’était que de 4%. Ce résultat est semblable à ceux des études américaines sur la mortalité liée à l’hypothermie .

Une mobilisation politique trop exclusivement hivernale

La mobilisation des décideurs politiques est encore trop axée sur la saison hivernale. Par exemple, on peut le lire sur le site du Ministère de la cohésion du territoire (ministère du logement), que depuis le 1er novembre 2017 et jusqu’au 31 mars, un plan hivernal a été mis en place[ii]. Pourtant, les problèmes de santé des personnes sans domicile ne s’arrêtent pas, eux, au 31 mars. Même si le plan pluriannuel contre la pauvreté et pour l’inclusion sociale 2013-2017 avait recommandé pour 2016-2017 la pérennisation de quelques places d’hébergement (2300) à la fin de la trêve hivernale, c’est bien tout au long de l’année que ces personnes doivent être mises à l’abri [7].

Références

  1. Feodor Nilsson S, Laursen TM, Hjorthøj C, Nordentoft M. Homelessness as a predictor of mortality: an 11-year register-based cohort study. Soc Psychiatry Psychiatr Epidemiol. 9 nov 2017;
  2. Vuillermoz C, Aouba A, Grout L, Vandentorren S, Tassin F, Moreno-Betancur M, et al. Mortality among homeless people in France, 2008-10. Eur J Public Health. 2016;26(6):1028‑33.
  3. Vuillermoz C, Aouba A, Grout L, Vandentorren S, Tassin F, Vazifeh L, et al. Estimating the number of homeless deaths in France, 2008–2010. BMC Public Health. 2014;14(1):690.
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[i] Nous n’avons pas stratifié ces analyses selon le sexe car les personnes décédées étaient très majoritairement de sexe masculin (92%).

[ii] http://www.cohesion-territoires.gouv.fr/le-gouvernement-reunit-les-associations-en-preparation-de-la-periode-hivernale-2017-2018