Le rôle du tabagisme maternel pendant la grossesse dans les inégalités sociales de petit poids de naissance

Environ 5 à 8% des enfants issus d’une grossesse simple naissent avec un petit poids de naissance dans les pays occidentaux, soit avec un poids inférieur à 2500 grammes. (1) Le fait de naître avec un petit poids de naissance augmente le risque de mortalité infantile ainsi que le risque d’un retard de développement et d’une santé fragilisée au cours de la vie. (2) Avoir une situation socioéconomique défavorable fait partie des facteurs augmentant le risque de naître avec un petit poids de naissance. Cela pourrait s’expliquer par des différences de comportements de santé, d’accès aux soins et de connaissances en matière de santé (« health literacy »). Parmi les comportements de santé associés à une situation socioéconomique défavorable, on retrouve le tabagisme, qui a de nombreux effets négatifs sur la santé périnatale.

Environ 5 à 8% des enfants issus d’une grossesse simple naissent avec un petit poids de naissance dans les pays occidentaux, soit avec un poids inférieur à 2500 grammes. (1) Le fait de naître avec un petit poids de naissance augmente le risque de mortalité infantile ainsi que le risque d’un retard de développement et d’une santé fragilisée au cours de la vie. (2) Avoir une situation socioéconomique défavorable fait partie des facteurs augmentant le risque de naître avec un petit poids de naissance. Cela pourrait s’expliquer par des différences de comportements de santé, d’accès aux soins et de connaissances en matière de santé (« health literacy »). Parmi les comportements de santé associés à une situation socioéconomique défavorable, on retrouve le tabagisme, qui a de nombreux effets négatifs sur la santé périnatale.

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Tabagisme maternel pendant la grossesse en France

Le taux de tabagisme des femmes en France est l’un des plus élevés d’Europe. Environ 30% des femmes en âge de procréer sont fumeuses (3) et 17% des femmes continuent à fumer pendant leur grossesse. (1) Les femmes les plus défavorisées socialement ont un taux de tabagisme plus élevé que les femmes les plus favorisées socialement et sont plus nombreuses à continuer à fumer pendant leur grossesse. (4)

De ce fait, nous avons souhaité étudier et quantifier l’effet médiateur du tabagisme maternel pendant la grossesse dans la relation entre la situation socioéconomique de la mère et la probabilité que l’enfant naisse avec un petit poids de naissance, soit quantifier la proportion des effets de la situation socioéconomique maternelle sur la probabilité d’avoir un enfant naissant avec un petit poids de naissance, due au tabagisme pendant la grossesse. (5)

Quantification des inégalités sociales de petit poids de naissance dûes au tabagisme maternel pendant la grossesse à partir de la cohorte ELFE

Pour cela, nous avons utilisé les données de la cohorte ELFE (Etude Longitudinale Française depuis l’Enfance), qui est une cohorte de naissance qui a pour objectif de suivre 18 275 enfants de la naissance à l’âge adulte. (6)

Le niveau de diplôme le plus élevé atteint a été considéré pour estimer la situation socioéconomique de la mère. Le tabagisme maternel pendant la grossesse a été auto-rapporté rétrospectivement par la mère pour l’ensemble de la grossesse et spécifiquement pour le troisième trimestre de la grossesse. En ce qui concerne le poids de naissance de l’enfant, il était issu du dossier médical et nous avons considéré l’usage de z-scores (7), c’est-à-dire le poids de l’enfant standardisé sur son âge gestationnel et sur son sexe. En effet, il aurait été peu pertinent de comparer, par exemple, le poids d’une enfant né à 33 semaines de gestation avec celui d’un enfant né à 39 semaines de gestation.

Pour estimer les effets direct et indirect de la situation socioéconomique maternelle sur la probabilité que l’enfant naisse avec un petit poids de naissance, une analyse de médiation a été adoptée (figure 1).

figure1

Figure 1 – Modèle de médiation. Effet direct de la situation socioéconomique de la mère sur la probabilité que l’enfant naissance avec un petit poids de naissance et effet indirect de la situation socioéconomique de la mère sur la probabilité que l’enfant naissance avec un petit poids de naissance passant par le tabagisme maternel pendant la grossesse.

Ces analyses sont basées sur des modèles de régression multivariées, avec un ajustement sur des potentiels facteurs de confusion des trois associations envisagées, à savoir sur des caractéristiques sociodémographiques (âge de la mère à l’accouchement, sa nationalité, son nombre d’enfants, le fait qu’elle soit en couple), des caractéristiques périnatales (indice de masse corporelle de la mère avant la grossesse, présence éventuelle d’une consommation d’alcool, d’une activité physique  ou de difficultés psychologiques pendant la grossesse) et des caractéristiques relatives à l’enfant (sexe, naissance gémellaire).

De ces analyses, il est ressorti que :

  • les mères ayant un niveau de diplôme inférieur ou égal au baccalauréat avaient une probabilité plus de deux fois plus élevée d’avoir continué à fumer pendant leur grossesse que les mères ayant un niveau de diplôme supérieur au baccalauréat ;
  • les mères ayant fumé pendant leur grossesse avaient une probabilité deux fois plus élevée que leur enfant soit né avec un petit poids de naissance par rapport aux autres mères ;
  • et qu’avoir un niveau de diplôme inférieur ou égal au baccalauréat augmentait également, mais dans une moindre mesure, la probabilité que l’enfant naisse avec un petit poids de naissance sans que cela soit lié au tabagisme (effet direct).

Cette étude a également montré que 52% des inégalités sociales en matière de petit poids de naissance étaient médiées (expliquées) par le tabagisme maternel pendant la grossesse. Ceci implique que le tabagisme pendant la grossesse est un important facteur contribuant aux inégalités sociales en matière de petit poids de naissance. Il s’agit donc d’un potentiel mécanisme expliquant l’association entre la situation socioéconomique de la mère et la probabilité que l’enfant naisse avec un petit poids de naissance. D’autres facteurs médiateurs, non envisagés ici, pourraient eux aussi contribuer aux inégalités sociales de petit poids de naissance et donc modifier la part des inégalités sociales de petit poids de naissance expliquée par le tabagisme maternel pendant la grossesse.

Implications et perspectives

Les interventions visant à réduire le tabagisme pendant la grossesse semblent prometteuses pour réduire le risque de petit poids de naissance. (8) Ainsi, réduire le tabagisme maternel pendant la grossesse pourrait améliorer la santé périnatale de l’enfant, notamment en réduisant le risque de naissance avec un petit poids de naissance pour un âge gestationnel donné, et réduire les inégalités sociales en matière de santé périnatale. La santé maternelle en serait améliorée mais celle de l’enfant aussi. En effet, le fait de naître avec un petit poids de naissance est un facteur de mortalité infantile, d’autant plus avec une situation sociale défavorisée (9), mais peut aussi avoir des conséquences au cours de l’enfance, l’adolescence et à l’âge adulte, sur le développement cognitif ou la présence de maladies cardiovasculaires par exemple.  (10)

Références

(1) Blondel B, Kermarrec M. Enquête nationale périnatale 2010. Les naissances en 2010 et leur évolution depuis 2003. Paris: INSERM, 2011.

(2) Barker DJ, Godfrey KM, Gluckman PD, Harding JE, Owens JA, Robinson JS. Fetal nutrition and cardiovascular disease in adult life. The Lancet. 1993;341(8850):938–41

(3) The World Bank. Smoking prevalence, females (% of adults) 2015 [Internet]. Available from: https://data.worldbank.org/indicator/SH.PRV.SMOK.FE

(4) El-Khoury F, Sutter-Dallay A-L, Van Der Waerden J, Surkan P, Martins S, Keyes K, et al. Factors predicting smoking trajectories during the perinatal period: the nationally representative French ELFE birth cohort study. European Addiction Research. 2017

(5) Nakamura A, Pryor L, Ballon M, Lioret S, Heude B, Charles MA, Melchior M, El-Khoury F. Maternal socioeconomic status and offspring low birth weight: the mediating effect of maternal smoking. Soumis pour publication.

(6) Vandentorren S, Bois C, Pirus C, Sarter H, Salines G, Leridon H. Rationales, design and recruitment for the Elfe longitudinal study. BMC Pediatr. 2009;9(1):58.

(7) Kramer MS. Determinants of low birth weight: methodological assessment and meta-analysis. Bull World Health Organ. 1987;65(5):663.

(8) Lumley J, Oliver S, Waters E. Interventions for promoting smoking cessation during pregnancy. Cochrane Database Syst Rev. 2000;2:CD001055.

(9) McCormick MC. The Contribution of Low Birth Weight to Infant Mortality and Childhood Morbidity. N Engl J Med. 1985 Jan 10;312(2):82–90.

(10) Hack M, Klein NK, Taylor HG. Long-term developmental outcomes of low birth weight infants. Future Child. 1995;176–96.

Le lien entre le mode de garde et la survenue de symptômes de troubles du comportement chez les enfants.

Nous avions précédemment montré que les parents socio-économiquement défavorisés  utilisaient surtout des modes de garde informels (parents, grands-parents, voisins), ne pouvant accéder financièrement aux moyens de garde formels. Cet article étudie le risque de survenue des symptômes de troubles du comportement chez les enfants en fonction de leur mode de garde.

Que montre la littérature scientifique ?

Certaines études menées dans les années 80 et 90 montrent que les modes de gardes non-parentaux (grands-parents, mode de garde collectifs, etc.) sont liés à une augmentation de désobéissance et d’agressivité [1–3]. Plus récemment, quelques études révèlent que les enfants bénéficiant d’un mode de garde non-parental ont plus de troubles psychologiques par rapport à ceux gardés par leurs parents (avec un effet augmentant avec le temps de garde) [4]. A l’inverse, d’autres études ne montrent aucune influence négative des modes de garde formels sur le développement comportemental [5,6], ou au contraire, montrent un impact positif chez les enfants issus de familles socialement défavorisées [7].

La contradiction de ces résultats peut s’expliquer par l’existence d’importantes différences dans les politiques sur la petite enfance des pays dans lesquels sont réalisées ces études (au niveau de la durée du congé parental, de l’accès aux modes de gardes, de la qualité des modes de gardes). De plus, l’âge d’entrée à l’école n’est pas le même dans tous les pays, et les troubles des enfants ne sont pas mesurés au même âge dans ces études.

Quelle est la situation en France ?

Bien qu’en France, l’accès aux modes de garde soit théoriquement universaliste, il existe des inégalités d’accès (voir article premier blog). Par ailleurs, jusqu’à très récemment, en France, il n’y avait pas eu d’étude sur le lien entre le mode de garde et le comportement des enfants.

Une étude basée sur 1 428 enfants de la cohorte mère-enfant EDEN [8] dans 2 villes françaises (Nancy et Poitiers), a démontré que les enfants bénéficiant d’un mode de garde formel entre 0 et 3 ans (assistante maternelle ou mode de garde collectif) présentaient moins de symptômes de troubles psychologiques (mesurés entre 3 et 8 ans par le SDQ*) que ceux ayant un mode de garde informel (parents, grands-parents, voisins, etc.), en particulier s’ils y passaient plus d’un an avant d’entrer à l’école maternelle [9].

Les enfants ayant un mode de garde collectif étaient moins susceptibles d’avoir des symptômes émotionnels, des symptômes de troubles relationnels avec les pairs, des symptômes de troubles de l’attention/d’hyperactivité, et avaient un meilleur comportement prosocial (aider, partager, consoler, réconforter,…) que ceux bénéficiant d’un mode de garde informel (l’effet était encore plus important pour ceux qui bénéficiaient de ce mode de garde depuis plus d’un an).

Cependant, l’influence du mode de garde n’était pas la même selon les caractéristiques des enfants. Par exemple, le mode de garde formel, plus particulièrement le mode de garde collectif, a une influence positive chez les filles d’une part et chez les enfants issus de familles plus favorisées d’autre part.

Conclusion

En France, le mode de garde formel, spécialement le mode de garde collectif, considéré comme étant de très bonne qualité [10], a un effet positif sur la survenue de troubles du comportements chez les enfants.

*Le SDQ (Strengths and Difficulties Questionnaire) est un questionnaire qui mesure les niveaux de symptômes des troubles psychologiques (4 échelles de symptômes négatifs : les troubles de conduite, les troubles de l’attention/l’hyperactivité, les troubles relationnels avec les pairs,  les symptômes émotionnelles; et une échelle de symptômes positifs : le comportement prosocial).

Bibliographie

  1. Baydar N, Brooks-Gunn J. Effects of maternal employment and child-care arrangements on preschoolers’ cognitive and behavioral outcomes: Evidence from the Children of the National Longitudinal Survey of Youth. Dev Psychol. 1991;27: 932–945. doi:10.1037/0012-1649.27.6.932
  2. Belsky J, Rovine MJ. Nonmaternal Care in the First Year of Life and the Security of Infant-Parent Attachment. Child Dev. 1988;59: 157–167. doi:10.2307/1130397
  3. Rubenstein JL, Howes C, Boyle P. A Two-Year Follow-up of Infants in Community-Based Day Care. J Child Psychol Psychiatry. 1981;22: 209–218. doi:10.1111/j.1469-7610.1981.tb00547.x
  4. Gialamas A, Mittinty MN, Sawyer MG, Zubrick SR, Lynch J. Time spent in different types of childcare and children’s development at school entry: an Australian longitudinal study. Arch Dis Child. 2015;100: 226–232. doi:10.1136/archdischild-2014-306626
  5. Gialamas A, Sawyer ACP, Mittinty MN, Zubrick SR, Sawyer MG, Lynch J. Quality of childcare influences children’s attentiveness and emotional regulation at school entry. J Pediatr. 2014;165: 813-819.e3. doi:10.1016/j.jpeds.2014.06.011
  6. Barnes J, Leach P, Malmberg L-E, Stein A, Sylva K, Team the F. Experiences of childcare in England and socio‐emotional development at 36 months. Early Child Dev Care. 2010;180: 1215–1229. doi:10.1080/03004430902943959
  7. Yamauchi C, Leigh A. Which children benefit from non-parental care? Econ Educ Rev. 2011;30: 1468–1490. doi:10.1016/j.econedurev.2011.07.012
  8. Heude B, Forhan A, Slama R, Douhaud L, Bedel S, Saurel-Cubizolles M-J, et al. Cohort Profile: The EDEN mother-child cohort on the prenatal and early postnatal determinants of child health and development. Int J Epidemiol. 2016;45: 353–363. doi:10.1093/ije/dyv151
  9. Gomajee R, Khoury FE, van der Waerden J, Pryor L, Melchior M. Early life childcare and later behavioral difficulties: a causal relationship? Data from the French EDEN study. J Econ Behav Organ. doi:10.1016/j.jebo.2017.11.027
  10. UNICEF Innocenti Research Centre. The child care transition, Innocenti Report Card 8. [Internet]. 2008 [cited 13 Jul 2017]. Available: https://www.unicef-irc.org/publications/pdf/rc8_eng.pdf

 

Community-based participatory research : where research meets the field

During my internship, I am working on a project aiming to identify the social network of injecting drug users (IDUs) consuming in the presence of other IDUs in order to better understand hepatitis C virus (HCV) and HIV transmission patterns between IDUs. Understanding transmission patterns can help improving harm reduction (HR) strategies. Focusing on a very specific community for this project got me interested in the way this kind of research can be put in place, and how the objectives and research questions are defined. I learned about Community based research (CR), a particular way of doing research involving equitably “community members, organizational representatives and researchers in all aspects of the research process” [1]. CR can help defining relevant objectives and facilitate the implementation of the research project but also has its challenges.

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Le modèle de la réduction des risques : une avancée idéologique toujours en marche.

Les pratiques liées à l’injection par seringue (héroïne, cocaïne etc.) sont très propices à la transmission du virus de l’hépatite C (VHC) et du VIH. La répression absolue des drogues ne faisant pas ses preuves (dans le cadre de la loi du 31 décembre 1970 par exemple), le ministère de la santé a adopté, en débutant par le décret Barzach en 1987, une stratégie innovante appelée la « réduction des risques » (RDR).

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Inégalités d’accès aux modes de garde pendant la petite enfance en France

Les modes de garde pendant la petite enfance sont variés, et évoluent dans le temps. Des études ont supposé l’existence d’un effet du mode de garde sur la santé de l’enfant. Cependant, l’accès à certains modes de garde des enfants avant 3 ans est inégal. Cet article constituera le premier volet d’une série d’articles sur le mode de garde et la santé de l’enfant et s’intéressera aux inégalités d’accès à certains modes de garde.

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Salle de consommation à moindre risque : interview de Marie Jauffret-Roustide, chercheure au CERMES3

 

Pour plus d’information concernant l’ouverture de cette salle, veuillez consulter l’article suivant : Salle de consommation à moindre risque : retour sur l’ouverture de la première salle en France

 

Salle de consommation à moindre risque : retour sur l’ouverture de la première salle en France

Le 14 octobre dernier ouvrait la première salle de consommation à moindre risque en France, 10 ans après la Suisse et l’ouverture de près d’une centaine de salles de ce type dans le monde. C’est l’occasion de faire un point sur ce dispositif, sur les usagers de drogue (UD) en France ainsi que sur le virus de l’hépatite C (VHC), dont la prévalence est élevée au sein de cette population.

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