Impact et vécu du premier confinement parmi des personnes immigrées d’Afrique subsaharienne en situation de précarité

Les données disponibles montrent que la pandémie de Covid-19 a touché assez sévèrement les immigrés et minorités ethniques en termes d’infection et de mortalité. Pourtant des informations manquent sur la manière dont ces populations ont vécu le premier confinement en France de Mars-Avril 2020. Cet article illustre le vécu et les potentielles répercussions du confinement au sein d’une population immigrée en situation de précarité lors de la 1ere vague de la pandémie en France.

co-écrit avec Séverine Carillon, anthropologue

Comment enquêter en situation de crise sanitaire et en plein confinement ?

De grandes études en population comme les enquêtes EPICOV et SAPRIS sont en cours pour permettre de mesurer et comprendre l’impact de la crise sanitaire dans l’ensemble de la population, mais il est probable que les personnes les plus précaires comme les immigrés sans titre de séjour ne soient pas représentées dans ces enquêtes (1,2). Il était donc nécessaire d’enquêter une population où ces personnes pourraient être représentées. Ainsi, en s’appuyant sur une collecte de données préexistante, notre étude visait à mesurer et comprendre l’impact et le vécu du confinement parmi des immigrés originaires d’Afrique subsaharienne en situation de précarité.

Le projet de recherche interventionnelle Makasi a démarré en février 2019. Il consiste à évaluer une intervention d’empowerment en santé sexuelle, c’est-à-dire une intervention qui vise à renforcer la capacité d’agir des personnes pour prendre des décisions et protéger leur santé dans le domaine de la santé sexuelle. Cette intervention a lieu auprès d’immigrés d’Afrique subsaharienne et des Caraïbes en situation de précarité. Ces personnes sont identifiées lors d’une action de sensibilisation à la santé sexuelle et de dépistage du VIH et du VHC menée par l’équipe mobile d’Afrique Avenir sur des lieux de passage tels que des marchés, places, gares de RER. Elles sont ensuite rencontrées sur place dans un camion. Un suivi est réalisé au bout de trois et six mois pour mesurer l’impact de l’intervention sur leur situation sociale et leur santé. Depuis le début, cette recherche combine une collecte de données quantitatives et qualitatives. Dans le cadre de ce projet et du protocole préexistants, des questionnaires de suivi étaient programmés, ce qui a permis (1) d’interroger 100 immigrés précaires sur leur situation sociale leur état de santé pendant le premier confinement (17 mars-11 mai 2020) (2) de comparer avec leur situation antérieure à l’épidémie et, (3) réaliser 13 entretiens approfondis, le tout par téléphone. Dans notre échantillon quantitatif, 79% sont des hommes et 68% sont sans titre de séjour, ce qui correspond à la situation des personnes rencontrées dans Makasi.

Une dégradation de la situation sociale et de la santé mentale

Les données longitudinales recueillies ont montré une dégradation de la situation sociale des personnes pendant le confinement. Le taux d’inactivité déjà élevé (62%) dans cette population a augmenté encore pendant le confinement (90%). Les seules personnes qui sont en activité, travaillent dans des secteurs dits « essentiels » tels que l’aide à la personne ou les métiers du bâtiment et des travaux publics (BTP).

Plus de personnes sont hébergées par des amis ou connaissances pendant le premier confinement. C’est le résultat de deux phénomènes : premièrement, certaines personnes ont dû abandonner leur logement personnel parce qu’elles n’avaient plus de moyen de le garder et ont trouvé des amis ou connaissances pour les héberger et, deuxièmement, certaines personnes sont sorties de la rue car des personnes de leur entourage ont accepté de les accueillir chez elles. Ces cohabitations créent toutefois de grandes tensions car les espaces de vie sont souvent petits, ce qui renforce le stress de la contamination.

« Est-ce que tu peux mettre un mètre de distance avec les gens avec qui tu vis dans 5 mètres carrés ? C’est impossible ! » (Dembele, 27 ans partageant une chambre avec cinq compatriotes).

La santé mentale des personnes interrogées s’est dégradée pendant le confinement, comme dans la population générale, mais à des niveaux beaucoup plus élevés. On relève 72% de personnes à risque de dépression selon le score validé du Patient Health Questionnaire (PHQ-9), contre 20.4% dans la population générale (3).

Figure 1. Evolution de la proportion de personnes sans activité, hébergées et scores de santé mentale, Makasi

 Avant le confinementPendant le confinementp*
Proportion de personnes sans activité62%90%<0.001
Proportion de personnes hébergées par l’entourage50%66%0.09
Santé mentale (PHQ9)   
Absence de symptômes35%28%0.32
Dépression modérée à sévère65%72% 
Dépression sévère9%17%0.17
*chi 2 Mc Nemar apparié

Une grande hétérogénéité dans le niveau d’information sur le Covid-19

Si les personnes rapportent respecter les gestes barrières en les citant (masques, gants, distanciation sociale, etc), les connaissances à la fois sur la maladie elle-même et sur les mesures de soutien mises en place par le gouvernement sont insuffisantes. A titre d’exemple, 29% déclarent qu’une personne sans symptôme ne peut pas transmettre et 20% ne savent pas s’il peut y avoir transmission en l’absence de symptômes. Autrement dit, la moitié de la population n’est pas bien informée sur la transmission asymptomatique. Autre exemple : 76% ignorent que la durée de validité des couvertures maladies (AME pour les personnes sans titre de séjour, PUMA, CMU etc) a été prolongée.

Vécu du confinement : entre inquiétudes et solidarités

Les participants rapportent dans les entretiens qualitatifs que le confinement représente un cumul de difficultés : comme le dit l’un d’entre eux, « maintenant quand tu sors, ça fait deux problèmes : la maladie et la police ». En effet, la fréquence des contrôles policiers pendant le confinement, l’obligation de fournir attestation et papiers d’identité génèrent beaucoup de stress pour des personnes qui n’ont pas de titre de séjour et cristallisent la menace d’expulsion, exprimée dans les récits par la « peur au ventre », le « cœur pas tranquille ».

A la question « quelles sont vos préoccupations majeures », les participants répondent pour 41% d’entre eux s’inquiéter de la maladie, pour eux ou pour leurs proches, 31% s’inquiètent de leur situation financière et de leur capacité à retrouver du travail et pour 17%, sont préoccupés par des démarches administratives qui ont été interrompues pendant le confinement. De manière générale, le « monde d’après » des immigrés précaires est source de grandes inquiétudes, qu’il s’agisse du travail ou du processus de régularisation.

Si l’inquiétude prévaut, des mécanismes de solidarité se sont mis en place. Certes, les réseaux informels d’entraide usuels étaient indisponibles, mais à l’intérieur d’un même logement, une certaine solidarité semble s’être manifestée pour subvenir aux besoins de tous les cohabitants.

« L’autre n’a rien, il n’a pas d’argent. (…) On paye pour lui. Avant ça, il n’y avait pas cette solidarité. Chacun doit participer, faire quelque chose. Tout le monde participe. Mais maintenant, on sait que vraiment avec cette histoire-là, ça ne va pas, quand il y en a un qui n’a rien, on le comprend puisque on sait que ça ne va pas. Celui qui n’a rien sur lui, on ne va pas le regarder, il va mourir » (Steeve, 40 ans, en activité pendant le confinement)

Conclusion

Ainsi, dans une population d’immigrés précaires souvent invisibilisée, les conditions de vie et la santé mentale semblent s’être détériorées pendant le confinement (4). Les retours des acteurs associatifs qui mettent en place l’intervention Makasi indiquent qu’il s’agit d’une précarisation qui dure au-delà du confinement et y compris dans la situation actuelle (février 2021).

Ces résultats incitent premièrement, à revoir les canaux de transmission des informations et les campagnes d’information, et deuxièmement, à prendre en compte l’impact délétère des mesures restrictives pour les populations les plus précaires en termes de stress, et en particulier les personnes qui n’ont pas de titre de séjour (5).

Enfin, au-delà de ces questions, on peut poser le problème de l’approche choisie : les restrictions et le stress qu’elles génèrent parmi les précaires sont-elles plus efficaces qu’une approche par la réduction des risques et l’empowerment ?

Références

  1.  Warszawski J, Bajos N, Meyer L, de Lamballerie X, Seng R, Beaumont A-L, et al. En mai 2020, 4,5 % de la population en France métropolitaine a développé des anticorps contre le SARS-CoV-2 Premiers résultats de l’enquête nationale EpiCov. DREES; 2020 oct. Report No: 1167. Disponible sur: https://drees.solidarites-sante.gouv.fr/etudes-et-statistiques/publications/etudes-et-resultats/article/en-mai-2020-4-5-de-la-population-vivant-en-france-metropolitaine-a-developpe
  2. Bajos N., Warzawski J, Pailhé A, Counil E, Jusot F, Spire A, et al. Les inégalités sociales au temps du COVID-19. IRESP; 2020 oct. Report No.: 40. Disponible sur: https://www.iresp.net/wp-content/uploads/2020/10/IReSP_QSP40.web_.pdf
  3. Santé Publique France. Covid-19 : une enquête pour suivre l’évolution des comportements et de la santé mentale pendant l’épidémie. 2020. Disponible sur: https://www.santepubliquefrance.fr/etudes-et-enquetes/covid-19-une-enquete-pour-suivre-l-evolution-des-comportements-et-de-la-sante-mentale-pendant-l-epidemie
  4. Gosselin A. Les immigrés d’Afrique subsaharienne en situation de précarité face au Covid-19 et au confinement : une étude en méthodes mixtes nichée dans Makasi. Conférence présenté à: Afravih; 2020 nov. Disponible sur: https://www.projet-makasi.fr/IMG/mp4/afravih_gosselin_anne.mp4
  5. Carillon S, Gosselin A, Coulibaly K, Ridde V, Desgrées du Loû A. Immigrants facing Covid 19 containment in France : An ordinary hardship of disaffiliation. Journal of Migration and Health. 1 janv 2020;1‑2:100032. https://doi.org/10.1016/j.jmh.2020.100032